mardi 30 août 2016

Jane Smiley - Nos premiers jours

Editeur : Rivages - Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Carine Chichereau - Date de parution : Août 2016 - 587 pages dévorées ! 

Pour tout dire, j’ai failli abandonner ce livre. Pas l’abandon classique (pour moi) dans le sens où au bout de dix pages je laisse tomber parce que je n’accroche pas mais vu le nombre de descriptions techniques sur les plantations des cultures dans une cinquantaine de pages lues, j’ai failli reposer définitivement cette saga familiale. Mais j’avais envie de continuer à suivre Walter Langdon et sa femme Rosanna jeune couple ayant investi dans une ferme isolée de l’Iowa. Et pourtant au départ, je trouvais même ce couple assez fade. Leur histoire sans grand-intérêt ou assez commune : elle très croyante et lui toujours (pré)-occupé par sa ferme.

Malgré ce démarrage cahoteux, je me suis régalée à lire la suite. Car sur plus de trente années, on suit Walter et Rosanna, les enfants qu’ils ont, leur vie de famille liée à celle de la ferme. Les évolutions technologiques, l'impact du  changement de de la société et des mentalités,  les interactions avec l’Histoire mais aussi des aléas de différentes natures.
Les enfants grandissent et s’affirment dans des choix pour leur avenir. Et à leur tout deviennent des adultes et certains d'entre eux partent pour des grandes villes.

Très précis, ce roman bénéficie d’autres atouts. L’auteure sait insuffler des pensées, des sentiments à ses personnages de façon très adroite et en finesse. Il n’y a pas de rebondissements surprenants et pourtant ce roman est assez hypnotique car Jane Smiley à travers cette famille nous rend compte d’un quotidien et de l’histoire américaine.
Et je me suis surprise à m’attacher aux personnages, à tourner les pages avec entrain et à ressentir des émotions.
Il s'agit du premier volet d’une trilogie et j’ai très hâte de lire la suite !

Cette perspective dérangeait Walter d'une manière qu'il ne parvenait pas à formuler. Ce n'était pas qu'il fût étroit d'esprit, comme semblait le croire Rosanna. il ne craignait pas non plus que Frankie sois blessé ou brisé par le vaste monde, non, selon lui, il risquait d'apprendre toutes sortes de choses qui en fait élimineraient tous ses scrupules.

Au début, on se disait que les gens tels qu'Eloise, Franck et Lillian avaient fui, après, au bout d'un bon moment, on comprenait que c'était des éclaireurs. 
 
Le billet de Cathulu

lundi 29 août 2016

Bill Clegg - Et toi, tu as eu une famille ?

Éditeur : Gallimard - Traduit de l'anglais ( Etats-Unis) par Sylvie Schneiter - Date de parution : Août 2016 - 282 pages à découvrir. 

Il aura fallu d’une nuit pour que le monde de June s’écroule. La veille du mariage de sa fille Lolly, un incendie a ravagé la maison. Lolly, son futur époux Will, Adam l’ex-mari de June (et père de Lolly), Luke le petit ami de June ont trouvé la mort. A bord de sa voiture, June part de la petite ville du Connecticut. Elle roule sans but précis, sans savoir où elle ira.

Dans ce roman choral, différents personnages vont tour à tour s’exprimer sur la tragédie. Chacune de ces personnes est liée d’une certaine façon à June directement ou indirectement. Un voisin adolescent, Lydia la mère de Luke, la propriétaire de l’hôtel où June va trouver refuge, un commerçant ayant participé aux préparatifs du mariage, les parents de Will mais aussi June. Tous vont nous éclairer sur les relations qu'ils entretenaient avec eux mais également comment ils ressentent la tragédie et la perte. La liiason entre June et Luke faisait jaser car elle avait vingt ans de que Luke. Et même si Luke dirigeait sa propre entreprise, son passé  d'adolescent ayant séjourné en prison pour de la drogue lui collait à la peau. La cause de l’incendie est inconnue et les mauvaises langues incriminent Luke.
Chaque récit permet d’en apprendre plus sur la vie passée des disparus et sur ce que traversent ceux qui ont survécu. Le voile se lève sur les relations familiales mettant à jour les non-dits et des regrets inavouées. June et Lolly n’entretenaient pas de bons rapports et Luke ne parlait plus à sa mère depuis bien longtemps.

Même si les thèmes ne sont pas nouveaux, ce roman possède un "plus" par l’écriture et le style. Avec peu de dialogues, l'écriture simple en apparence fait ressurgir toute les complexités humaines, sonde et creuse avec un vrai réalisme (à noter également la très bonne traduction). Le choix de l’auteur de ne pas faire parler directement certains des personnages donne une dimension plus intéressante et plus profonde.
Tous m’ont touchée et plus particulièrement Lydia qui à elle-seule m’a apportée des poissons d’eau dans les yeux. Avec ce livre, Bill Clegg nous interroge sur ces nombreux liens qui forment entre des personnes l'entité d'une famille. Si certains romans appuient sur la colère, ici la bienveillance, le pardon et la résilience sont mis en avance avec subtilité et sans pathos.
Un roman à découvrir qui en bonus laisse une trace durable. 

Lu dans le cadre d'une opération Masse critique de Babelio que je remercie.

mardi 23 août 2016

Jens Christian Grondahl - Les complémentaires

Éditeur : Folio - Traduit du danois par Alain Gnaedig - Date de parution : 2015 - 276 pages superbes !

A Copenhague au Danemark, David Fisher avocat de profession est marié depuis plus de vingt ans à Emma qui a laissé l’Angleterre, sa future carrière de peintre pour le suivre. Etudiante aux Beaux-Arts, leur fille Zoë suit les traces de sa mère même ci cette dernière peint dans sa serre aménagée en atelier sans rien exposer ou vendre. Davis a pour ainsi dire enterré ses origines juives depuis bien longtemps et n’en parle jamais. Au cours d’un dîner, Zoë leur présente son petit ami Nadeel étudiant en médecine et d’origine palestinienne alors que le matin même David a découvert une croix gammée peinte sur leur boîte aux lettres. Ces deux évènements vont venir bousculer le couple.

Au cours du diner, Emma parle des origines de David à Nadeel. Son mari ne comprend pas pourquoi Emma a abordé ce sujet. De plus, le dessin trouvé le matin le hante et il n’en pas a parlé à personne. Et quand ils découvrent à l’occasion du vernissage l’exposition de Zoë, David et Emma qui se sont disputés vont séparément être renvoyés à leur passé.
Les choix (ou non) et leurs conséquences amène chacun des deux à s’interroger sur sa vie actuelle et son passé.

Après Les Portes de Fer que j’ai aimé d’amour, ce roman de Jens Christian Grondahl ne m’a pas déçue !
Les complémentaires explore de nombreux thèmes mais jamais en superficialité. Le couple, les origines, la religion, la transmission et l’identité ainsi que l’art, le bonheur sont étudiés avec réalisme. Si Jens Christian Grondahl possède cette capacité extraordinaire à nous questionner avec des personnages crédibles, il ne cherche jamais chercher à en faire de trop.
Tout simplement superbe !

Je n'aurais pas cru que les gens deviendraient aussi obnubilés par leurs fichues racines, et par l'endroit "d'où ils viennent". Ce n'est pas pour moi. Comme s'il n'était pas plus intéressant de se demander où l'on va, où l'on pense aller. 

Que penserait elle quand elle verrait la boîte aux lettres défigurée? Elle hausserait les épaules, mais que penserait-elle ? C'était absurde, mais il se sentit soudain responsable si elle devait être troublée par l'insulte primaire de la déprédation. 

Le monde entier est sans abri si nous ne parvenons pas à nous sentir chez nous avec les autres.

lundi 22 août 2016

Florence Seyvos - La sainte famille

Éditeur : Éditions de L'Olivier - Date de parution : Août 2016 - 172 pages douces-amères et aimées.

Sœur et frère, Suzanne et Thomas, passent chaque été dans la famille maternelle avec une grand-mère geignarde, une grand-tante affectueuse mais terriblement soumise et timide. Depuis peu, leur mère ne les accompagne plus..Comme ce qui est propre aux enfants, l'imagination de Suzanne la conduit sur des contrées où fantômes et d’autres personnages apparaissent la nuit ou lors des baignades au lac. Et il y a la réalité: leur grand-oncle vicieux à l’haleine souvent chargée d’alcool qui ne les aime pas, la séparation puis le divorce de ses parents, la main leste de leur mère, un instituteur jouissant de son autorité pour faire preuve de sadisme.

Dans ce récit non chronologique où Suzanne et Thomas prennent la parole, Florence Seyvos dépeint avec grâce et sensibilité ce qui conduit de l’enfance à l’âge adulte . Ce qui marque ou ce qui affecte, les interrogations de Suzanne sur la question du bien et du mal (et sur l’existence ou non de Dieu,), de sa cousine plus âgée qu'elle vénère, du divorce des parents où chacun s‘est approprié la garde d’un des deux enfants. Des incompréhensions à la vision du monde des adultes, de ce que chacun des deux retiendra de son enfance (Thomas est plus jeune), Suzanne et Thomas se construiront à partir ce qu’ils ont vécu (les petites ou grandes joies et peines) mais aussi des regrets de ce qu’ils n’ont pas eu. Les années permettent-elle d’édulcorer certains souvenirs ou de les rendre plus vifs ?
J’ai aimé ce personnage de Suzanne dans cette famille élargie où les figures masculines sont peu présentes.
C’est doux-amer quelquefois piquant mais tellement juste. L'enfance est la fondation de nos vies d'adulte et l'on retrouve nos propres souvenirs  tout comme certaines de nos perceptions dans ce roman.

Suzanne se souvient d'une période où il y avait de la gaieté dans la maison. Il était difficile de savoir si leurs parents se trouvaient soudain heureux ensemble ou si leur joie à chacun venait d'ailleurs, mais ils étaient légers en présence de l'un de l'autre. C'était particulièrement perceptible pendant les trajets en voiture. Pour Suzanne, les trajets en voiture étaient la vie même, la vie à échelle réduite, mais infiniment précise et déployée. Le passé derrière, l'inconnu devant.

Lu de cette auteure : Le garçon incassable

samedi 20 août 2016

Elodie Llorca - La correction

Éditeur : Rivages - Date de parution : Août 2016 - 188 pages et une déception.

Correcteur professionnel à la Revue du Tellière, le narrateur découvre par hasard des coquilles dans des textes qui sont passés entre ses mains et  les note toutes dans un carnet. Seules deux personnes travaillent à la revue : Reine sa patronne une femme autoritaire qui aime jouer de son autorité et Taupin rédacteur d’articles. Notre narrateur décide de découvrir qui se joue de lui.

Dès les premières pages, l’écriture m’a fait penser un peu à celle de Julia Deck : maîtrisée et très précise. Si je me suis laissée embarquer dans ce récit,  très vite hélas plusieurs points m’ont gênée. L’auteure sème différentes pistes (ce qui est normal) mais j’ai eu  l’impression que la plupart étaient là pour remplir de l’espace. Du coup, ça patine et ça part un peu dans tous les sens (le narrateur et sa femme sont sur point de se séparer, la présence de mère décédée récemment revient très souvent, son attirance pour Reine). Certains événements sont difficilement compréhensibles et pour ne pas abandonner, je me suis accrochée à l'idée d'une fin révélatrice . Mais peine perdue, cette dernière est très brouillon.
Même si certaines des coquilles révèlent des lapsus troublants (coulure/roulure, satin/catin) et donnent un léger sourire aux lèvres, ce premier roman est une déception.

Lorsque je sortais les copies de la pochette, je sentais, depuis son bureau, le regard appuyé de ma patronne sur moi. C'était pour moi un moment délicieux.Je courbais un peu l'échine et me mettais au travail avec une attention soignée. Il m'importait d'être vu comme un correcteur exemplaire. J'avais justement choisi ce métier afin de ne pas être pris en faute et je m'appliquais à mettre tout en œuvre pour que cela n'arrive jamais.

vendredi 19 août 2016

Imbolo Mbue - Voici venir les rêveurs

Editeur : Belfond - Traduit de l'anglais ( Cameroun) par Sarah Tardy - Date de parution : Août 2016 - 419 pages et un très bon premier roman.

Jende Jonga a quitté le Cameroun et son village de Limbé pour New York avec le rêve américain en tête. Après qu'il ait suffisamment épargné en cumulant différents emplois,  sa femme Neni et leur petit garçon Liomi l'ont rejoint. Son visa de trois mois a expiré depuis bien longtemps lorsque Jende est embauché en tant que chauffeur par Clark Edwards banquier chez Lehman Brothers.Il n'espère qu’une seule chose : obtenir sa Green Card le sésame légal pour pouvoir rester dans ce pays. Neni a repris ses études de pharmacopée à la Fac et travaille en plus.Chaque jour, Jende remercie le ciel pour cet emploi de chauffeur. Discret, respectueux, il vénère son patron qui passe énormément de temps à son travail. L'épouse de Clark Edwards et ses deux garçons ne le voient guère.Les Edward et les Jonga s’entendent bien et l’on pourrait imaginer une belle histoire avec une happy end. Mais la crise économique secoue l’Amérique. Dans son sillage Lehman Brothers coule alors que Jende est toujours sans nouvelle de sa demande d’asile.

Contrairement à Americanah où Chimamanda Ngozi Adichie s’intéressait principalement à la question identitaire, ici le rêve et le désenchantement sont deux points très importants. En suivant les deux familles, l’auteur nous rend compte des impacts de la crise des subprimes. En alternant les ressentis de Jende et de Neni, on perçoit très clairement que leurs attentes du rêve américain peuvent être différentes sur certains points. Quel est le prix du bonheur ? Faut-il se détourner de ses rêves et affronter la réalité quitte à y renoncer ?

Avec des personnages attachants (sans jamais tomber dans la caricature), un style limpide où des expressions camerounaises s’insèrent sans gêner le récit, ce premier roman sur le rêve américain, l'exil, le définition du bonheur et des attentes de chacun dans la vie est une réussite !

Le lendemain, tandis qu'il allait et venait chez les Edwards, Jende pensa à Leah et eux ex-employés de Lehman. Il pensa à l'état dans lequel se trouvait la ville et l'état dans lequel se trouvait le pays. Il pensa qu'il était terriblement étrange, triste effrayant que les Américains, ce peuple-là, parle de crise économique, une expression que les Camerounais avaient entendu à la télé et à la radio presque quotidiennement à la fin des années 80, à l'époque où le pays avait plongé dans la récession. (…)La même chose se produisait maintenant en Amérique. L'affaire était grave. Très grave. Personne ne pouvait dire combien de temps le pays mettrait pour émerger de ce chaos que l'effondrement de Lehman avait causé.

Les billets d'Antigone, Kathel

jeudi 18 août 2016

Laurence Tardieu - A la fin le silence

Editeur : Seuil - Date de parution : Août 2016 - 171 pages d'émotions très, très fortes et plus qu'un coup de cœur.

Ce que j'avais écrit octroierait à la maison une présence éternelle. 
C'était le seul livre que je voulais écrire. Il n'en avait pas d’autre à ce point nécessaire. 
Et puis, il y a eu la journée du mercredi 7 janvier. En quelques minutes, tout a été pulvérisé. 
J'ai voulu croire, au cours des jours qui ont suivi, que je pourrais continuer à écrire sur la maison. 
Il m'a fallu plusieurs semaines pour comprendre que mon projet ne tenait plus face à ce qui s'était passé. Plus grand-chose ne tenait, à vrai dire. Quelque chose c'était désagrégé pour toujours : depuis le 7 janvier, j'ai perdu le sentiment jusque-là évident d'une ligne de démarcation nette, étanche, entre l'intérieur et l'extérieur. Depuis le 7 janvier, tout est devenu poreux, l’effondrement s'est infiltré jusque sous ma peau. Le monde m’est rentré sous la peau. 
Perdre notre maison de Nice, son histoire, ma mémoire – et l’écrire : le sentiment de nécessité ne tenait plus. C'est la première fois que la sensation de dissolution du monde outrepasse celle de mon monde intime. C'est la première fois qu'écrire sur le dehors s’impose, renversant mon écriture. Comment écrire sur la maison de mon enfance, après ça ?

Alors qu’elle a commencé à écrire un livre sur la maison familiale de ses grands-parents qui représente beaucoup pour elle  "je ne saurais dire quand la maison a cessé d’être un simple lieu pour moi, à quel moment elle est devenue un corps. (…) Ses fondations sont devenues une part de mon ossature. J’y ai construit mon espace de sécurité intérieure",  Laurence Tardieu est confrontée comme nous tous aux attentats de janvier 2015. Enceinte, elle habite non loin de l'attaque parisienne du 9 janvier. Il y a la peur pour ses filles, les pensées qui sans arrêt tournent en boucle sur l’innommable (avec ce besoin d’entendre une voix rassurante) et "cette sensation qu’une partie de mon corps avait été pris, lui aussi, dans les attentats."
Le temps s'écoule et sa famille lui conseille d’aller de l’avant, "de se projeter vers l’avenir" car la maison sera vendue, car désormais pour la plupart des gens la vie a repris son cours. Mais "perdre la maison, ce n'était pas seulement perdre le lieu où j'avais des souvenirs heureux, des racines, à présent. C'est également perdre l'unique élément de ma vie qui m'offrait le réconfort de la permanence." Elle oscille, balance en permanence entre ses sentiments engendrés par la perte imminente de la maison, de fissuration du monde extérieur et de son intimité "ce qui se passait en dehors de moi pouvait se distordre jusqu'à envahir mon espace intime et l'envahir".

Suivront les attentats de novembre "La peur était entrée dans ma vie, et l’imprévisible, et le sentiment du désordre du monde, de son unité perdue." Mais l'imprévisible fait partie de la vie sous diverses formes : on grandit, on peut tomber ou pire. D’où la nécessité de se remettre en mouvement, "plus que jamais de se relever" et de retrouver "les unités perdues".
Comment retrouver "le sentiment de joie intérieure" qu’elle a perdu et cherché depuis le 7 janvier ?

Avec une écriture profonde, Laurence Tardieu nous restitue avec justesse et sensibilité  une partie de notre Histoire récente. Intercalant les moments de quiétude passés à Nice et donc l'histoire de la maison familiale et ceux vécus depuis les attentats, il n' y a pas de place pour le sensationnel ou du pathos.
Un livre en très grande partie miroir (il résonne, réveille nos propres souvenirs et sensations ) dont je suis sortie apaisée et grandie. Cette lecture est comme une main tendue et chacun y puisera beaucoup. 
Ce billet comporte beaucoup d’extraits parce que je m'y suis retrouvée énormément avec de très, très fortes émotions. C'est bien plus qu'un coup de cœur. 

Les semaines, les mois ont passé. Il m'a semblé qu’autour de moi on en parlait moins. On parlait moins de ça. Parce qu'on ne savait pas le nommer ? Parce que ça avait été si démesuré, si monstrueux qu'on ne pouvait pas encore le mettre en mots ? Dans l'espoir vain de tordre le cou à la peur, de croire que l'on pouvait reprendre le cours d'une vie normale ? (…) On tournait autour, il n'y avait pas de mot pour dire ce que ça avait été, tout ce que ça avait été. Tout ce que ça avait changé. 

L’imprévisible était entré dans nos vies (cette phrase aussi je me la suis dite et répétée tout comme je me sentais en mille morceaux, fragmentée et poreuse)

Un livre ne résout rien, dans quelques semaines, dans quelques mois, d'autres attentats auront lieu, ici ou ailleurs, d'autres vies seront emportées, en une seconde emportées, des visages, des corps, des voix, chacun unique et disparu à jamais, et à nouveau ce sera la déflagration, l'hébétude, le bouleversement, à nouveau cette sensation que notre corps aussi aura été atteint quand bien même les corps tombés ne seront pas le nôtre, à nouveau la sensation que la violence du monde nous est rentrée sous la peau, voulant nous contaminer de sa souillure, nous laissant démunis, désemparée, emplis de chagrin, la trouille au ventre, avec des patrouilles de militaires plus nombreux encore dans nos rues, dans nos gares, sur le quai de métro. Oui, à cela ce livre n'aura rien changé, il me semblera avoir été dépossédé, en moi et autour de moi, de quelque chose d’irrémédiable, d'un sentiment de quiétude et d’unité que je ne retrouverai plus. 

Une vie sans rêves est une vie amputée de l'essentiel, une vie sans rêves ressemble à un pays sans lumière. 

Lu de cette auteure: L'écriture et la vie - La confusion des peines - Une vie à soi

mercredi 17 août 2016

Valentine Goby - Un paquebot dans les arbres

Éditeur : Actes Sud - Date de parution : Août 2016 - 267 pages et un hymne d'amour magnifique !

Les années 50. A La Roche-Guyon dans le Val d'Oise, Paul Blanc dit Paulot et son épouse Odile tiennent un café. Le bonheur est là avec sa femme qui l'aime passionnément et ses trois enfants dont Mathilde. Tous le savourent avec l’insouciance procurée par les Trente glorieuses. Mais Paulot et Odile tombent malades. Ils ont la tuberculose. Pour se soigner, c’est le sanatorium d’Aincourt. Paulot et Odile étant commerçants ne bénéficient pas de la Sécurité sociale "c’est gratuit de savoir que tu es malade mais pas gratuit de se soigner . Le café est vendu, ils sont devenus des parias aux yeux des autres  "La peur de la contagion s’ancre au-delà de la de la conscience, dans les strates lointaines des mémoires familiales et de la mémoire collective, (..), elle se nourrit de siècles d'épidémies et d'impuissance. " La sœur aînée de Mathilde est déjà partie pour ses études et mène sa vie. La dislocation est totale et financière.

Les services sociaux veulent placer Mathilde et  son frère Jacques en famille d'accueil. Pour contrer l'administration, une seule possibilité : se faire émanciper. Mathilde devenue adolescente se retrouve confrontée à une montagne de problèmes et surchargée de responsabilités. Avec une détermination incroyable, un courage inouï et beaucoup de privations, elle  va conjuguer ses études,  les visites hebdomadaires aux parents, les démarches administratives, les stages rémunérés. Des scellés posés sur leur logement, elle n’en a cure. Dispersés sur "trois cent kilomètres carrés bornés par Mantes, Fontenay-Saint-Père, Aincourt, La Roche, points cardinaux d’une cartographie nouvelle", elle est le lien entre eux quatre. Mathilde veut obtenir son diplôme et un travail salarié qui lui permettra de cotiser à la Sécurité sociale. Gagner de l'argent signifie également le retour de son frère cadet avec elle.
Sa vie n’est pas celle d’une jeune fille de dix-huit ans. Elle tient bon, s’obstine avec une volonté viscérale malgré les nombreuses difficultés et sacrifices. Juste une fois, elle craque, "j’avais une amnésie pour le futur ". Sur son chemin parcouru d’embûches, des personnes merveilleuses l’aideront. Et si elle parviendra à réunir sa famille et à préserver l'amour de sa mère pour son père, entier et encore plus fort, la route n'est cependant pas finie.

"Alors Mathilde Blanc aura l'idée de m'écrire. elle me dira c'est l'histoire d'Aincourt , des milliers de gens comme mon père ont vécu cette histoire, des gens comme nous. Je lui dirai c'est une histoire d'amour. "
A partir d'un témoignage réel, Valentine Goby nous raconte "la tragédie silencieuse" de Mathilde et de sa famille. Avec ce livre, elle met en mots "ce récit en marge, celle de la maladie et de la misère eu temps miraculeux de la prospérité, de la Sécurité sociale" où l’on croyait que la tuberculose appartenait définitivement au passé. Mais ce récit est avant tout celui de Mathilde qui par amour a consacré sa jeunesse à sa famille sans jamais compter les privations.

L’écriture est vive, franche et directe mais elle sait se faire plus poétique également. 
Vibrant et digne, ce roman solaire est un hymne magnifique d'amour.  A travers Mathilde, Valentine Goby nous interroge sur la capacité à puiser au fond de soi et met en exergue la résistance de ceux que la vie n'épargne pas. Cette lecture nous transfuse des émotions et une force incroyable !

Ca lui fera monter les larmes, Mathilde, à l'automne prochain, l'automne de ses dix-huit ans, quand elle recevra sa première fiche de paie avec ces mots inscrits à la plume, Sécurité sociale, tandis que son père crachera ses bacilles, ruiné. Elle bénéficiaire dès le premier salaire et son père jamais depuis trente-trois ans qu'il trime et depuis quinze ans que la Sécurité sociale existe, commerçant, puis pleurétique, puis vendeur de frites à cause de la maladie qui l'empêche de faire cafetier, la maladie cause la ruine qui prive de soins, aggravant la maladie ; ni pour lui, la Sécurité sociale, ni pour Odile, commerçante, épicière, vendeuse ambulante, éleveuse de souris, professions indépendantes ils disent, débrouille-toi comme tu peux, le rêve c'est pour les salariés. À l'automne prochain, Mathilde lira le montant inscrit dans la petite case sur sa fiche de paie, le chiffre qui aurait changé leur vie, la grande conquête du Conseil national de la Résistance comme elle l'apprendra un jour. Elle apprendra aussi à dater le miracle des Trente glorieuses et la révolution antibiotique, découvrant qu'ils étaient en plein dedans les Blanc, à Limay, à La Roche, en pleine gloire sans le savoir. Ça fait belle lurette qu'on ne payait plus l'assurance privée, avouera Odile. En 1952, pour le sana, ils l’avaient, l'assurance privée. Après ils n'ont plus d'argent pour la cotisation. Ils ont cessé de payer, ont attendu des jours meilleurs. Il n'y a pas eu de jours meilleurs, elle le sait bien Mathilde, de toute façon qu'est-ce que tu crois, ils font des examens avant de t'accepter à l'assurance, pour Paulot après c'est pleurésie il n'avait aucune chance, ils n'en auraient jamais voulu.

Le billet de Joëlle (nous sommes du même avis).

Lu de cet auteur : Banquises -   Des corps en silence - KinderzimmerQui touche à mon corps je le tue

samedi 6 août 2016

William Trevor - Cet été-là

Éditeur : Points - Traduit de l'anglais (Irlande) par Bruno Boudard - Date de parution : 2013 - 249 pages et une magnifique découverte ! 

A Rathmoye, petit bourg d’Irlande, la population est encore occupée par la mort de Mrs Connulty. Lors de son enterrement, un jeune homme arrivé en vélo prend des photos. Personne ne le connaît. Il s’agit de Florian Kilderry revenu pour vendre la maison de ses parents et ce qu’elle contient avant de partir pour l’étranger. Ellie Dillahan s’occupe de la ferme avec son époux. Embauchée pour l'aider après la mort de la mort de sa femme et de son enfant, il lui a proposé le mariage. Enfant de l’assistance et élevée par des religieuses, la jeune femme mène à Rathmoye une vie ennuyeuse loin du village. Son mari est bon mais peu bavard, un taiseux qui n’a pas oublié sa première femme, son enfant et l’accident. Ellie et Florian vont se rencontrer par le plus grand des hasards. Mais à Rathmoye où tout le monde ou presque se connaît, une attitude différente est très vite remarquée. Miss Connulty observe tout ce qui se passe, le vieux Orpen Wren qui a perdu la raison et a travaillé comme secrétaire pour une riche famille interpelle les gens au détour d'une rue.

Le temps d’un été, Ellie et Florian vont vivre un amour caché. Si au départ j'ai eu du mal à situer ce récit (et c'est une qualité dans ce roman justement),  nous sommes dans les années 1950. Avec finesse et délicatesse, les émotions et sentiments sont mis à nu avec précision, force et justesse et pourtant l'écriture est tout en retenue.
William Trevor inspecte cet amour avec grâce (on ne peut pas se moquer de l'innocence d'Ellie), il sonde les âmes de ses personnages au plus profond ou installe un suspense qui nous tient en haleine sur quelques pages.
Un roman dont on s’imprègne de l’ambiance, du rythme, de chaque petit détail et des non-dits. Les émotions ressenties en sont encore plus fortes.

C'est tout simplement beau et admirable derrière une fausse simplicité.
Je suis conquise ! Une magnifique découverte en apnée totale! 

C'était un acte de bonté – du moins était-ce l'impression qu'elle avait eue alors et qu'elle avait toujours aujourd'hui – que de lui avoir proposé le mariage; il eût été un peu ingrat de sa part de refuser. Son chez-soi était chez lui où, par bonté également elle avait été qualifiée de gouvernante, non de domestique. Étant veuf et connaissant plus de choses qu'elle, elle le voyait, encore maintenant, plus vieux qu'il n'était. Ce serait mieux s'ils étaient mariés : il ne l'avait pas formulé ainsi et, plus tard, à Lahinch, il avait avoué qu'il avait finir par se sentir de plus en plus proche d'elle et aussi qu'il avait de la chance. "J'ai de la chance moi aussi", avait-elle répondu et elle le pensait, n'ayant jamais eu l'habitude de mentir.

jeudi 4 août 2016

Leonardo Padura - Ce qui désirait arriver

Éditeur : Métailié - Traduit de l'espagnol (Cuba) par Elena Zayas - Date de parution : Mai 2016 - 235 pages et un avis en demi-teinte.

Ces treize nouvelles ne se passent pas toutes à Cuba. Les héros sont parfois exilés car le plus souvent les décisions politiques les ont contraints à partir (comme la guerre en Angola et l’obligation d’y participer) mais ils ont leur pays dans la peau. Quelquefois, une épouse attend le retour de son mari qui lui a trouvé d’autres bras. Rentrer ou rester ?
Des amours souvent impossibles comme dans la superbe nouvelle Neuf nuits avec Violeta del Rio où le boléro est décrit de façon merveilleusement sensuel. Les regrets et les souvenirs hantent les personnages sur fond de rhum et de musique mais aussi de pauvreté. Des rencontres ou des choix à opérer, ou juste décrire un moment précis en invitant le passé comme quand une vielle dame à un atelier d’écriture fait ressurgir par l’écriture sa fille décédée et que dire de Rafaela, la joueuse désabusée de piano dans un restaurant.
Tous les personnages sont terriblement humains et l’ambiance de Cuba se distille à travers ces nouvelles :  la chaleur et la moiteur, la volupté ou plus, la mélancolie ou la nostalgie. L’écriture de Leonardo Padura varie, épouse chaque récit en se faisant poétique ou plus crue.
Mais malgré toutes ces qualités, j’ai trouvé l’ensemble assez inégal. Au vu de tous les avis élogieux, j'en attendais peut-être plus. 

  - Tu sais...c'est une guerre. Mais le pire ce sont les souvenirs. Les gens passent leur vie à se rappeler Cuba et à faire des projets pour le jour où ils rentreront.

Les billets de Jérôme, Jostein, Miscellanées.

Lu de cet auteur : Hérétiques

mardi 2 août 2016

Lydia Salvayre - BW

Éditeur : Points - Date de parution : 2012 - 206 pages sur un homme humain et passionné.

BW ce sont les initiales de Bernard Wallet le compagnon de Lydia Salvayre. Et comme Paysages avec palmiers m’a beaucoup marquée, j’avais envie d’en savoir plus sur Bernard Wallet car dans son récit sur Beyrouth, on devinait entre les lignes une grande sensibilité .
En 2008 à soixante-deux ans, BW a un grave problème aux yeux. S’en suit une opération pour le résoudre et une cécité temporaire. Ancien éditeur chez Verticales (maison d’édition qu’il a fondée) et passionné de lecture, Sylvia Salvayre a couché sur papier leurs échanges, lui a posé des questions alors qu’il était plongé dans le noir (dans les deux sens du terme).
"Excessif " , BW c’est également l’envie de partir collée au corps «"Toujours il dit Je pars, je me tire. ". De son enfance à Clermont-Ferrand et de sa première fugue à treize ans, de ses voyages complètement fous à des passages en prison, de l’escalade avec un culot monstre à ses excès, de sa sélection en course de fond pour les JO de Mexico auxquels il ne se rendra pas à la dernière minute, BW a eu plusieurs vies en une seule.

Entre ses coups de gueule et de belles déclarations d’amour à la littérature  (et comment il la conçoit) "Ce qu'il aime d'emblée dans un texte se situe dans ce que l'auteur tente de dire d'une expérience concrète du froid qui le transit, de la peur qu'il redoute, de la joie qui l’exalte, du chagrin qui le tue ou de la main brûlée qui écrit des phrases sur le feu. Ce qu'ils aime d'emblée c'est le halètement qui dans les mots imprime. Rien d'autre que ce halètement. Rien d'autre que la musique de ce halètement. Rien d'autre.",  on perçoit la complicité, les rires et l’amour qui l'unit à Lydia Salvayre.
Ses excès, ses défauts ("Je suis têtu. Têtu et rancunier. Je ne sais pas accorder mon pardon. Je m'emporte. (...).Je quitte par désespoir. Je punis par désespoir. Je suis injuste par désespoir") et  ses faiblesses : tout y est dit.
Si certains y verront un grincheux, mélancolique et seront dérangés par certains de ses propos (Bernard Wallet ne mâche pas ses mots), j'ai beaucoup (mais vraiment beaucoup) aimé le portait de cet homme imparfait qui "glisse  des coquelicots entres les pages de ses livres", anticonformiste, non lisse et passionné (au sens le plus profond : par les tripes, le cœur et l’âme). 

Car voilà, BW peut s'engager sur une passerelle branlante au-dessus d'un gouffre népalais, tandis que les trois mots injustes d'un médiocre, la volte-face d'un lâche, la morgue d'un idiot, un jugement méchant, un commérages, une indélicatesse, une sournoiserie, une imputation calomnieuse, le laissent anéanti. C'est là sa faiblesse.

Cruelle, violente, voluptueuse, vivifiante, raffinée, grinçante, raffinée, ravageuse, légère, légère, radieuse, délicate, ironique, la littérature nous secoue, elle nous fait mal, elle nous brûle, elle nous caresse, nous revigore, nous désespère, elle nous élève, dit BW hésitant, mais est-ce bien le mot ? en tout cas, elle nous rend à nos forces, à nos foudres, à nos failles, elle nous renvoie à nos dilemmes, à nos impasses, à nos enfers, et dans le même temps, nous en arrache et nous emporte bien au-dessus de nous.
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