jeudi 31 décembre 2015

Delphine de Vigan - D'après une histoire vraie

Editeur : JC Lattès - Date de parution : Août 2015 - 479 pages qu'on ne lâche pas !

Après le succès et les retombées de Rien ne s’oppose à la nuit, Delphine de Vigan connaît l’angoisse de la page blanche. Au cours d’une soirée, elle fait la connaissance de L. une femme qui semble sûre d’elle contrairement à l’auteure qui est vulnérable. Les deux femmes deviennent amies : L. est à l’écoute, aux petits soins. Mais elle est aussi possessive et elle ne veut être que sa seule amie. Elle tisse sa toile autour de l’auteure jusqu‘à devenir indispensable. Et elle se montre très intéressée par ce que l’auteure projette d’écrire. Selon elle, la fiction n’intéresse pas les lecteurs seul le vécu vaut la peine d’être raconté. Elle insiste, revient à la charge.

En distillant des éléments personnels, on se dit que Delphine de Vigan nous raconte sa vie. On pourrait penser que l’auteure a fait pénétrer sans le vouloir le loup dans la bergerie mais il y a bien plus. Car ce livre prend un autre tournant totalement inattendu.
Aussi addictif qu’un très bon thriller, très bien mené, avec des réflexions sur l'écriture, la fiction et la réalité, Delphine de Vigan nous bluffe entièrement et totalement sur toute la ligne ! Un livre qu’on ne lâche pas, vous êtes prévenus. 

Mais toute écriture de soi est est un roman.Le récit est une illusion. Il n'existe pas. Aucun livre ne devrait porter être autorisé à porter cette mention.

Et j'ai eu l'immense chance de rencontrer Delphine de Vigan et de discuter avec elle à la librairie Dialogues  quand elle est venue parler de ce livre. Un grand bonheur de 2015 !

Lu de cette auteure :  Les Jolis Garçons - Les heures souterraines - No et moi - Rien ne s'oppose à la nuit


mercredi 30 décembre 2015

Ian McEwan - L'intérêt de l'enfant

Editeur : Gallimard - Traduit de l'anglais par France Camus-Pichon - Date de parution : Octobre 2015 - 221 pages lus en apnée totale !

A presque soixante ans, Fiona Maye est une magistrate brillante, une juge aux affaires familiale admirée et respectée par ses confrères. Elle a consacré beaucoup de temps et d'énergie à sa carrière pour être nommée à ce poste. Mariée à Jack, elle avait sans cesse décaler par le passé la période pour avoir un enfant car elle s'est toujours sentie mariée également au droit et à la justice. Les années ont passé et le temps de devenir mère est devenu impossible. Son mariage bat de l'aile mais Fiona s'investit toujours autant dans son travail avec une seule idée à l'esprit : l'intérêt de l'enfant. "L'intérêt de l'enfant ne se mesure pas en termes purement financier, et ne se résume pas au confort matériel. Elle l'envisagerait donc d'un point de vue le plus large possible. L'intérêt de l'enfant, son bonheur, son bien-être devaient se conformer aux concepts philosophie de la vie bonne. Elle énumérait quelques ingrédients pertinents, quelques buts vers lesquels l'enfant pouvait tendre en grandissant. L'indépendance intellectuelle et financière, intégrité, la compassion et l'altruisme, un travail gratifiant par le degré d'implications requis, un vaste réseau d'amitiés, L'obtention de l'estime d'autrui, les efforts pour donner un sens à son existence, et la présence au centre de celle-ci d'une relation significative, ou d'un petit nombre d'entre elles, reposant avant tout sur l'amour."

Il y a des affaires simples mais également des cas plus complexes qui l'ont marquée comme celle de parents catholiques qui refusaient au nom de leur religion l'opération de leurs bébés siamois destinés à mourir tous les deux sans intervention médicale. Après avoir posé et quantifié dans la balance tous les facteurs, Fiona a jugé que l'opération était nécessaire afin que l'un des deux bébés puisse vivre. Une nouvelle affaire lui est soumise en urgence par des médecins d'un hôpital. Adam Henry, un adolescent de dix-sept ans et neuf mois, atteint de leucémie risque de mourir. Comme ses parents, il est témoin de Jéhovah et ne peut accepter à cause de des croyances une transfusion sanguine qui avec le traitement médical associé lui sauverait la vie. (" la liberté de choisir un traitement médical est un droit fondamental pour tout adulte"). Fiona décide de se rendre à l'hôpital et de rencontrer Adam avant de rendre son verdict. Brillant élève, intelligent, sensible et poète, Adam se montre déterminé dans son choix " Je suis un individu à part entière. Une personne distincte de mes parents. Quelle que soit leur opinion, je décide par moi-même."

Fiona va prendre une décision pour l'intérêt d'Adam, une décision qui concerne son futur immédiat "j'ai jugé que la vie de A. était plus précieuse que sa dignité."
L'histoire pourrait s'arrêter là mais il n'en est rien. Car les vie d'Adam et de Fiona vont être bouleversées, la décision rendue par Fiona aura des conséquences pour eux deux. Ian McEwan nous dresse le portrait d'une femme qui semble forte mais rendue sensible sous sa carapace de juge par des affaires qui se sont ancrées à jamais dans son esprit.

Les dernières pages sont tout simplement terribles (je n'en dirai pas plus) et mes yeux ont hébergé des poissons d'eau. Un roman mené brillamment qui nous interroge sur cette notion de l'intérêt de l'enfant par la justice avec les contextes familiaux, religieux, culturels.
Un livre qui m'a plus que touchée et que j'ai lu en apnée totale avec une grosse boule d'émotions à travers la gorge !
Et juste cette citation qui en dit long : "L'intérêt d'un enfant, son bien-être, tenait au lien social. Aucun adolescent est une île. Elle croyait que ses responsabilités s'arrêtaient aux murs de la salle d'audience. Mais comment auraient-elles pu s'arrêter là ?."

Et une dernière citation : Faire pitié signifiait en quelque sorte votre mort sociale.

Les billets d'Alex, Cathulu, Cuné, Dominique, Jérôme, Laure,

Lu de cet auteur : Délire d'amour - Expiation - L'enfant volé - Opération Sweet Tooth - Sur la plage de Chesil

lundi 28 décembre 2015

Liz Nugent - Oliver ou la fabrique d'un manipulateur

Editeur : Denoël- Date de parution : Septembre 2015 - Traduit de l’anglais (Irlande) par Edith Soonckindt - 242 pages addictives ! 

Il la tape puis sort faire un tour et boire dans un bar. Il revient, elle dit qu'elle sait tout de lui. Il la frappe à nouveau très fort et elle sombre dans le coma.
Oliver Ryan est un auteur à succès de livres pour enfants. Sa femme Alice les illustre et tous deux forment un couple sans histoire et sans problème. Mais les apparences peuvent être trompeuses quand un des deux a menti depuis très longtemps. C'est ce qu'Oliver a fait depuis toujours et envers tout le monde. Il s'est fabriqué une image mais Alice sa femme va découvrir qui il est et bien pire encore. 

Plusieurs personnages prennent la parole ainsi qu'Oliver lui-même, et on remonte le temps jusqu'à l'enfance d'Oliver. Et chacun raconte. Comment il a rencontré Oliver, sa personnalité mais personne ne comprend pourquoi il a été aussi violent envers Alice. Si  les différents témoignages ne nous permettent pas de savoir qui est véritablement Oliver, on se rend compte qu'il n'était jamais franc. Mais en tant que lecteur on est loin, très loin de s'imaginer la sordide réalité.

Ce polar très psychologique se déroule en Irlande mais il nous fait voyager également en France. Implacable, hyper bien mené, on tourne les pages avec frénésie car Liz Nugent sait nous ferrer dès le départ. Et quand une une partie de la lumière apparaît ou se dessine, elle est odieuse. Oliver est un manipulateur, un caméléon, un être égoïste, perfide et sans scrupule. Le fin mot de l'histoire lui m'a laissé abasourdie. Un polar hautement addictif ! 

Le billet tentateur de Cuné

dimanche 27 décembre 2015

Christophe Boltanski - La cache

Editeur : Stock - Date de parution : Août 2015 - 335 pages et un premier roman totalement réussi !

Ce livre s’ouvre sur l’image d’une voiture, pas n’importe laquelle, mais celle de la voiture familiale : une Fiat 500 lusso de couleur blanche. A son volant, Mère-Grand aux jambes invalides à cause d’une polio contractée dans les années 1930. Une grand-mère appelée ainsi par ses petits-enfants à sa demande.
L’hôtel particulier rue de Grenelle à Paris était bien plus que leur habitation, il était leur antre et leur nid. Derrière ses jolies façades de type chic, l’intérieur était à l’image de leur façon de vivre assez (ou très) particulière.

A partir de chaque pièce de cette maison, Christophe Boltanski retrace l’histoire de son clan. Son grand-père Etienne était un médecin qui défaillait la vue du sang. Son épouse Marie-Elise tenait à avoir ses enfants toujours près d’elle. Un instinct de louve mêlé à celui de l’amour maternel. Pas d’éducation à strictement parler pour les enfants, pas de repas équilibrés pris à heures fixes et pas d’école obligatoire. Etienne était l’enfant unique d’un couple d’émigrés juifs venant de Russie. Un homme né ne France, qui aimait son pays et qui s’est battu pour lui mais l’étoile jaune lui a montré un autre visage de la France qu’il ignorait. Marie-Elise, elle, avait été confiée par ses parents à une tante célibataire.
A travers des anecdotes qui sont quelquefois quasi-surréalistes, drôles (on imagine mal six personnes partir sur les routes en vacances dans une Fiat 500 et même y dormir) ou qui nous ramènent à des heures sombres de l’histoire, l’identité jalonne ce livre. Car qui est-on quand on doit se cacher ?

A partir des souvenirs entendus et probablement déformés sur ses aïeuls paternels qu’il n’a pas connus, l’auteur se lance dans une quête sur l’origine de ses racines.
La grand-mère de Christophe Boltanski est le pilier de cette famille atypique, attachante et de ce livre vraiment très, très intéressant. Il y a beaucoup de choses que l’on apprend sur ses grands-parents (et en particulier sur sa grand-mère) mais en dire plus serait gâcher le plaisir des futurs lecteurs aussi je ne préfère ne pas en dire plus.
Un très bon premier livre, maîtrisé, vivant et où l’on ressent une vraie modestie de la part de l’auteur (certains auraient, avec fierté ou orgueil, mentionné les titres, les professions des oncles, du père et de la tante mais lui non).

Cela peut paraître étrange de commencer la description d'une maison par sa voiture. La Fiat 500, tout comme sa grande sœur suédoise, constitue la première pièce de la rue de Grenelle, son prolongement, son sas, sa partie mobile, sa chambre hors les murs, ses yeux, son globe oculaire. À l'égal d'un foyer, elle forme un univers fini, rond, lisse, aussi chaud et rassurant qu'un coin du feu.

Les billets de Nicole, Séverine

mercredi 23 décembre 2015

Avec un peu d'avance : joyeux Noël !

Avec un peu d’avance, je vous souhaite un bon et joyeux Noël. A très bientôt !



Tatiana Arfel - L'attente du soir

Editeur : Editions Corti - Date de première parution :2008 - 325 pages de beauté lumineuse !

Ils sont trois personnages qui vivent à l’écart du monde volontairement ou non. Il y a d’abord Giacomo dresseur de caniches et compositeur de symphonies parfumées. Le cirque est toute sa vie. Son père avant lui était clown comme lui. La mort accidentelle de sa mère trapéziste parvenue alors qu’elle était jeune a plongé son père dans une tristesse qui l’a éloigné du monde du cirque. Giacomo a pris la relève directeur de ce monde ambulant qui s’arrête dans les villes et villages pour offrir un peu de bonheur aux gens. Agé de plus de cinquante ans, il cache ses blessures. Sa vraie et belle humanité dissimule son côté fataliste sur le malheur et la mort.

Melle B. a vécu une enfance aseptisée sans amour et sans que ses parents la regardent dans les yeux. Elle a grandi invisible aux yeux des autres avec un grand vide à l’intérieur d’elle. Sans avoir eu accès au mode d’emploi de la vie, la fadeur et la routine sont son quotidien. Une femme devenue crayeuse, grise que l’on ne remarque pas. Seules les tables de multiplication qu’elle se récite parviennent à chasser son angoisse.

Et puis il y a le môme qui a vécu sur un terrain vague, enfant abandonné sans personne pour s’occuper de lui. A la mort du petit chien qui lui tenait compagnie, affamé, il est obligé de s’aventurer dans la ville. Il ne sait pas parler sauf aboyer, les gens pour lui sont des ombres et il ne sait rien du monde. Mais les couleurs remplacent les mots qu’il n’a pas, il pense et se définit à travers les teintes et ses peintures sont le reflet de ses émotions. Les chemins de ces trois personnages qui chacun portent leur lot de souffrances vont se rencontrer. L’auteur offre tour à tour à chacun la parole pour se raconter et nous raconter ce qui va se tisser.

Malgré la solitude, la souffrance, la noirceur et la folie menaçante, la beauté existe et s’offre à nous. Une lecture avec sa part de magie douce comme celle qui faisait briller nos yeux d’enfants et où les couleurs s’invitent tout naturellement. Tatiana Arfel avec une écriture délicate, poétique et sensible qui fait mouche m’a touchée-coulée. Un premier roman dont on sort le coeur rempli d’émotions mais avec un sentiment d’apaisement et de beauté lumineuse.

Un grand merci à Julien (librairie Dialogues) pour ce conseil de lecture.

mardi 22 décembre 2015

Emma Hooper - Etta et Otto


Editeur : Les Escales - Traduit de l'anglais (Canada) par Carole Hanna - Date de parution : Octobre 2015 - 432 pages qui vrillent le coeur ! 

 « Je devrais peut-être partir, répondit Etta. Dans un endroit pour les gens qui s’oublient eux-mêmes. Mais je me souviens, dit Otto. Si je me souviens et que tu oublies, on peut sûrement s’équilibrer. » Mais Etta quatre-vingt- trois ans a pris sa décision et elle quitte un matin leur région du Saskatchewan pour voir la mer. Elle s’en va bottes aux pieds avec trois fois rien à manger pour un long périple et le vieux fusil d’Otto. Lorsqu’il se rend compte de son départ, il l’accepte et ne cherche pas à alerter Russel, son frère de cœur et ami depuis l’enfance. Il ne sait pas comment se débrouiller sans Etta mais il y va essayer.

Otto, Etta  et Russel trois personnes liées par l’histoire, les souvenirs et l’amour sous différentes facettes. Mêlant la marche d’Etta à travers le Canada et les événements passés, Emma Hooper nous livre un magnifique premier roman où il est question d’amour, de la guerre à laquelle a participé Otto, la famine, l’amitié et l’esprit d’Etta qui s’effiloche.

Roman d’une beauté rare avec une jolie pudeur où Etta et son coyote qui parle, Russell et Otto nous confient leurs rêves passés ou présents tout comme leurs peines, et ce qu’ils ont traversé. L’auteure nous transporte dans un monde en équilibre entre réalité et poésie. Avec précision et avec un rythme où le temps n’est qu’une mesure, elle nous dépeint les sentiments de ses personnages avec une écriture unique. Une lecture tissée hors du temps qui nous imprègne, nous vrillent le cœur et l’esprit ! Un roman incroyablement lumineux où une force se dégage de la douceur qui nous enveloppe longtemps. 

Elle essayait de dormir sans qu’aucune partie de son corps ne touche celui d’Otto afin que ses souvenirs à lui ne trouvent point de contact pour se glisser dans les siens

Chère E.,Comprenez-moi bien, il y a du monde partout ici. On dort, on on mange, on marche les uns avec les autres, côte à côte. On respire le même air, on dort du même sommeil. Comme à la maison en fait. Mais quand même, Etta, il y a cette espèce de connexion dont je découvre le besoin seulement au moment où elle disparait. Après tous ces mois sans recevoir de lettres. Une certaine couche de solitude. Comprenez-moi bien, il y a du monde partout ici. On dort, on on mange, on marche les uns avec les autres, côte à côte. On respire le même air, on dort du même sommeil. Comme à la maison en fait. Mais quand même, Etta, il y a cette espèce de connexion dont je découvre le besoin seulement au moment où elle disparait. Après tous ces mois sans recevoir de lettres. Une certaine couche de solitude. 

Les billets d'AntigoneCathulu, Cuné, IsabelleJostein

dimanche 20 décembre 2015

Marie-Hélène Lafon - Chantiers

Éditeur : Editions des Busclats - Date de parution : Août 2015 - 120 pages magnifiques !

Celle qui a quitté son pays et la ferme familiale car elle pouvait entreprendre des études et devait les réussir (condition sine qua non) a commencé à écrire à 34 ans et a été publié pour la première fois  à l’âge de 39 ans.
Avec Chantiers, nous sommes avec elle à l’établi  « in situ ; et c’est une place, une place dans le monde, un creux pour le vertige et la jubilation, ensemble, les deux, à fond à fond à fond », un lieu  « où ça fermente, où je fomente ». «  Nous y sommes, au corps à corps,  au contact, jusqu’au cou avec les mots, la phrase et le phrasé, le récit ». Car Marie-Hélène Lafon explore les mots, les creuse jusqu’à l’os, matière vivante sous ses doigts qu’elle pose et repose sur l’établi.

Un écrivain exigeant avec son travail qui nous enchante en parlant de grammaire (un pour régal), de ponctuation, de temps, de son amour pour Flaubert et qui a toujours en tête celui ou celle qui recevra ses textes. «  la phrase est tendue et travaillée pour lui rentrer dedans, pour rentrer dans les lecteurs, leur faire perdre et chercher, perdre ou chercher, rechercher, recouvrer leur respiration, et leur souffle. La phrase est faite pour leur passer dessus, au travers, pour les caresser pour les broyer les caresser les consoler les acculer les empoigner les débusquer les pousser dans leurs retranchements les plus embroussaillés les consoler les caresser. La phrase est faite pour danser. »

Marie-Hélène habite l’écriture, les mots « c’est toujours être dans la langue, l’habiter comme on habiterait une maison, la triturer, fourrager en elle, c’est toujours faire rendre gorge aux mots et les apprivoiser, l’un n’excluant pas l’autre, pour vivre mieux, si vivre c’est aussi dire ; car vivre, ce serait aussi dire, pas seulement, mais aussi ».

C’est beau, puissant, vivant, éblouissant, on fait corps avec ces chantiers.
Un livre qui nous parle, nous enveloppe, nous transperce et prend possession de nous. Magnifique !

Lu de cette auteure : Joseph - L'annonce - Les pays - Traversée

Anna Enquist - Les endormeurs

Editeur : Actes Sud - Traduit du néerlandais (Pays-bas) par Arlette Ounanian - Date de parution : 2013 - 365 pages et un avis mitigé 

Ils sont frère et sœur : Suzanne est anesthésiste dans un hôpital et Drik est psychothérapeute. Tous deux par leur travail soignent la douleur de façon différente. Suzanne l’empêche de surgir en aval d’une opération tandis que Dirk cherche sa cause souvent inconsciente chez son patient.

Eprouvé depuis la mort de son épouse, Drik recule à reprendre son travail et passe ses soirées chez Suzanne. Il s’entend à merveille avec Peter le mari de Suzanne qui est psychiatre. Rose la fille de Suzanne et de Peter a quitté le domicile familial depuis la mort de sa tante Hannah avec qui elle était très liée. Hannah manque également à Susanne qui l’a accompagnée des mois durant lors de la maladie. Ce sont des êtres marquée par le deuil, le chagrin. De plus, Suzanne n’arrive pas à communiquer avec sa fille alors qu’elle est très à l’aise dans son travail qu’elle aime. Drick accepte l’analyse didactique (obligatoire) d’Allard un étudiant en psychiatrie.
L’histoire va prendre une tournure inattendue à cause d’Allard qui va côtoyer le frère et la sœur par ses études.

L’auteure nous décrit le travail de Suzanne mais dissèque les opérations chirurgicales où elle intervient. N’étant pas étudiante en médecine (ni médecin), j’ai trouvé cela très technique et sans grand intérêt.
Si l'histoire est un peu "poussive", elle devient plus intéressante par la suite et nous dévoile des personnages sous une autre lumière. Par contre, je n’ai pas compris,  très (ou trop) souvent,  Suzanne et je n’ai pas pas eu de clés me donnant des explications à ses comportements.

Anna Enquist s’est attaqué à un sujet vaste (« (elle) interroge le rôle et l'éthique de deux corps médicaux face à la douleur. Les anesthésistes, endormeurs de l'être sensible, sont ici observés en regard des analystes, qui dans leur pratique convoquent l'inconscient et libèrent la souffrance » 4ème de couverture) et l’ensemble n’est peut-être pas à la hauteur (avec des fausses coïncidences). Donc un avis mitigé au final.

vendredi 18 décembre 2015

Alice McDermott - Someone

Editeur : Quai Voltaire - Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Cécile Arnaud - Date de parution : Août 2015 - 265 pages à lire! 

Etats-Unis, New-York, Brooklyn, 1930. Fille d’irlandais, Marie passe son temps à jouer avec ses amis dans son quartier où tout ce qui se passe fait figure d’événement : la mort d’un voisin, les naissances. Son frère Gabe plus âgé qu’elle se destine à devenir prêtre. Les années passent, Marie découvre les peines de coeur. C’est une jeune fille quelconque qui ne cherche pas spécifiquement le bonheur, qui subit ou accepte les évènements qui vont la marquer. Marie raconte sa vie à différents âges et ce qui est lié : l’enfance, la mort de son père, la renoncement de frère à sa vocation, son travail, son mari, la naissance de son premier enfant où elle a failli perdre la vie, sa myopie invalidante qui la rendra presqu’aveugle, la vieillesse, le veuvage. Et elle le décrit avec ces petits détails, ses souvenirs.

Un parcours de femme et de son entourage (famille ou voisins) écrit sans fioritures et avec une justesse incroyable mais aussi ce qui fait justement la vie avec ses hauts et ses bas. C'est tout simplement beau, de cette beauté qui laisse une trace et avec elle un sentiment d’avoir eu une lecture marquante. 

Debout, à une extrémité de a table, mon frère s'était lancé dans un grand discours, pendant que ma mère remplissait les assiettes. Nous étions assises toutes les deux, la tête levée vers lui. C'était là le langage des hommes timides, me dis-je, des hommes trop seuls avec leurs lectures et leurs idées - sur la politique, la guerre, les pays lointains, les tyrans. Des hommes qui préféraient enfouir la tête là-dedans plutôt que de voir le simple chagrin d'amour d'une femme.

 La chaleur, un rappel de ce que j'avais entrevu lors de l'agonie de mon père, mais que, sans l'avoir prévu ni voulu, j'avais réussi à oublier : les jours ordinaires étaient un voile, un pan de tissu fin qui faussait le regard.

jeudi 17 décembre 2015

William Boyd - Les vies multiples d'Amory Clay


Editeur : Seuil - Traduit de l'anglais (Royaume-Uni) par Isabelle Perrin - Date de parution : Octobre 2015 - 517 pages plaisantes

Qu’on se le dise tout de suite Amory Clay est un personnage de fiction malgré les photos qui jalonnent ce roman. En 1997, c’est une femme âgée qui se penche sur ses souvenirs et sa vie. Contaminée très jeune par le virus de la photographie, il s’agit d’une jeune fille qui veut en faire son métier. Mais en Angleterre et dans les années 20, ce n’est pas courant. Elle débute néanmoins par des portraits avec son oncle mais Amory attend autre chose de plus palpitant. Et dans les années 30, là voilà à Berlin presque sans le sou où elle entreprend de photographier ce qui se passe dans les maisons de passe. De retour à Londres, son exposition fait scandale mais sa carrière est lancée.
Et il s’agit d’une femme libre, déterminée. De l’Angleterre aux Etats- Unis, de la France au Vietnam, elle sera là à immortaliser par ses clichés l’Histoire et ses guerres. Une femme aux nombreuses conquêtes qui n’a peur d’avouer ses erreurs. On est loin de l’héroïne « parfaite » ou lisse, et c’est ce qui la rend attachante. Toujours aller de l’avant aurait pu être son credo.

William Boyd nous livre le portait d’une femme pionnière pour son époque : photographe,  reporter de guerre et passionnée. Une lecture un peu trop romanesque à mon goût où de nombreux passages sont assez prévisibles mais qui est agréable à lire. Un roman qui rend néanmoins un bel hommage à toutes ces femmes photographes.

Le billet de Nicole plus enthousiaste que moi

Lu de cet auteur : L'attente de l'aube

mardi 15 décembre 2015

Henning Mankell - L'homme inquiet

Editeur : Points - Traduit du suédois par Anna Gibson - Date de parution : 2012 - 593 pages et un coup de coeur ! 

Je découvre enfin le légendaire Kurt Wallender avec sa dernière enquête. D'Henning Mankell, je n'avais jamais lu de roman policier et c'est un tort car ce livre est un coup de coeur. Le commissaire Kurt Wallender n’est plus un jeune homme et sa fille Linda est mère pour la première fois. Son compagnon travaille dans la finance et Wallender fait connaissance de ses parents : un ancien officier de la marine et une ancienne professeur d’allemand. Tous deux disparaissent tour à tour et la future belle-mère de sa fille est retrouvée morte.

Si nous sommes plongés dans une enquête où la guerre froide et l’espionnage réapparaissent, il y a beaucoup plus dans ce livre. On découvre à travers Wallander un homme rattrapé par le temps (il a soixante ans) qui se retourne sur son passé. Vie amoureuse, familiale et professionnelle avec des doutes et des interrogations.
Et c’est un commissaire dont le portait est terriblement humain et attachant. Henning Mankell aurait pu offrir une sortie étoilée à Wallender mais il a préféré une fin toute autre qui m’a serrée le coeur.
Un polar hautement maitrisé,  de grande qualité et poignant ! 

Lu de cet auteur : Les chaussures italiennes - Un paradis trompeur

André Bucher - Déneiger le ciel


Editeur : Sabine Wespieser - Date de parution: Novembre 2015 - 160 belles pages ! 

 « David en général, regrettait que la poésie et la magie n'interfèrent pas davantage dans nos actes. Il aimait regarder et lire. Pour lui, la poésie, c'étaient le feu et la lumière intensifiés sur les sentiments, les faits ordinaires. Un éclat particulier les transformait en biens rares et précieux. Il pensait souvent que malgré cette époque de jeunisme un peu pathétique, toute cette avidité, ce besoin effréné de célébrité ou de reconnaissance, il était encore possible d'accomplir de belles choses à l'écart est dans le silence, sans toutefois en tirer gloire. »
A la lecture de ces quelques lignes, je me suis tout de suite sentie en phase avec David et j’ai eu ce sentiment instinctif que ce livre ne pourrait que me plaire.
Nous sommes à la veille du 24 décembre, David qui s’occupe de déneiger les routes des petites communes en montagne ne pourra pas s’acquitter de sa tâche à cause d’un problème de tracteur A soixante ans, veuf depuis quelques années, il a toujours connu la montagne et c’est lui qui débloque les routes enneigées et permet aux habitants de différents hameaux de ne pas vivre isolés. Sauf qu’Antoine (qui est comme un fils pour lui) le prévient à la dernière minute de son arrivée. Il vient en stop et finira la route à pied. Mais à la nuit tombée, Antoine n’est toujours pas arrivé alors David s’emmitoufle et part à sa rencontre malgré le froid. Ces paysages, ces champs qu’il connait comme sa poche, couverts de neige et dans la nuit, le conduisent à l’introspection, à penser à ceux qui ont compté ou comptent pour lui, mais réveillent également des blessures. Tout au long des kilomètres qu’il va parcourir, il va aider hommes et bêtes.

Un roman où la nature est un personnage à part entière avec une écriture sans fioritures mais poétique, une très belle simplicité qui permet de faire ressortir avec beaucoup de délicatesse les émotions. Un livre dans lequel on se sent bien qui apporte de l’apaisement, du réconfort également. Impossible de ne pas penser à Marie-Hélène Lafon car on ressent chez André Bucher ce même amour de la terre, ce même respect pour les hommes et les femmes qui en vivent. Et les descriptions de ce pays montagneux m'ont remis en mémoire Les adolescents troglodytes d’Emmanuelle Pagano.

Cheminer dans l'obscurité se révélait toujours délicat, au début. Un peu inquiétant. Il fallait assimiler cette noirceur en tant que propriété physique, le temps que la rétine s'habituât. Après quelques minutes on s'adaptait et on parvenait à se mouvoir parmi cette tache aveugle, comme si l'on suivait un départ de piste dans un labyrinthe, qui s'ouvrait subitement. 

Un livre repéré chez Cathulu

dimanche 13 décembre 2015

Jon Kalman Stefansson - D’ailleurs, les poissons n’ont pas de pieds

Editeur : Gallimard - Traduit avec talent de l'islandais par Eric Boury - Date de parution : Septembre 2015 - 442 pages qui m'ont touchée-coulée.

Après avoir quitté femme et enfants et s’être installé au Danemark, Ari revient en Islande à Keflavík. Il aura fallu d’un paquet envoyé par son père qu’il retourne sur la terre de sa famille et le lieu il a grandi. Keflavík un ancien village de pêcheurs flanqué d’une base américaine qui aujourd’hui périclite.

Dès les premières lignes, la magie opère. L’écriture de Stefansson traduite admirablement par Eric Boury se délecte. Un roman et un siècle d’histoire, trois générations depuis Ari à ses grands-parents Oddur et Margrét. Oddur marin respecté dont l’épouse Margrét à la beauté sensuelle sombrera dans la mélancolie comme ayant oublié ce qu’était le bonheur. Une époque où la pêche permettait de vivre car les règles économiques et les systèmes de quotas n’avaient pas été imposés. Quand Ari a quitté l’Islande brutalement, « il s’est fait fuir lui-même. Ou peut-être est-ce que c'est sa vie qui a déclenché sa fuite, le quotidien, les choses qu’on ne règle pas, celles auxquelles il avait refusé de se confronter, ajoutées à tous ces menus détails qui s’accumulent sans qu’on y prête attention parce que, je le suppose, nous sommes trop occupés, trop négligents, trop lâches, pour toutes ces raison-là peut-être », cette époque était déjà révolue. « Celui qui ne ressent aucune souffrance et n’est pas bouleversé face à la vie a le coeur froid et n’a jamais vécu ». A la lecture de cette phrase et de très nombreux passages, j’ai été plus qu’émue. Parce que ce roman nous parle de la vie, de la mort, des sentiments et de l'art. C’est un voyage en Islande mais également un voyage introspectif. S’y mêlent la beauté rude des paysages et de la mer, celle d’une écriture qui allie simplicité, poésie et nous marque durablement.

Le flirt de l’existence avec la mort, la mélancolie soufflent tout au long de ces pages mais jamais ce roman n’est plombant. C’est tout l’art de Stefansson qui une fois de plus m’a touchée-coulée… 

L'art est ce qui nous permet de vivre sans sombrer dans la folie,sans exploser, sans nous transformer en blessure, en malheur, en fusil. Il est ce qui permet malgré tout à l'homme de se pardonner les imperfections de sa condition humaine. 

 Lu de cet auteur : Entre ciel et terre - La tristesse des anges

vendredi 11 décembre 2015

Alfred Hayes - Une jolie fille comme ça


Editeur : Gallimard - Date de parution : Octobre 2015 - Traduit superbement de l'anglais (Etats-Unis) par Agnès Desarthe - 167 pages et du grand art !

Jamais nommés, l’homme un brin désabusé et maniant l’ironie,  proche de la quarantaine est scénariste. Il quitte plusieurs mois par an New York et sa famille pour écrire dans une ville où le studios de cinéma sont légion, vedettes, argent et strass. La fille est plus jeune et a débarqué il y a déjà un bon moment avec l’intention de percer dans le milieu. Devenir une actrice, un rêve convoité par beaucoup de jeunes filles dans ces années 1950. Lors d’une fête, il la sauve alors qu’elle essayait de se noyer. La faute à l’alcool ? C’est ce qu’elle prétendra au départ. Mais elle va l’appeler pour la remercier de son geste et ils vont faire connaissance puis avoir une liaison. Il n’a jamais pensé à tromper sa femme même si son mariage bat de l’aile, il continue de la voir et de l’écouter. Elle : l’intrigante avec des zones d’ombres et de flou, instable, en total déséquilibre, fragile. Leur relation est toxique dans cette ville où tout est faux à cause du pouvoir de l’argent. Des scènes superbement décrites comme celle de la corrida où elle ne peut supporter le spectacle du sang, du taureau, la violence, et montre toute sa vulnérabilité pour nous lecteurs.
C’est très visuel, on sent l’odeur des cigarettes, de l’alcool, on se représente les sourires faux dans les soirées où tout le monde connaît tout le monde. Un air d’Hitchcock.

Avec une psychologie creusée, ce roman  se lit en apnée et glisse sur une pente inattendue. Superbement écrit et traduit, d'une beauté universelle, la fin glaçante nous bouscule (et pas qu'un peu) car elle nous renvoie à une autre vérité.  
Dans la préface, Agnès Desarthe écrit en parlant de ce texte « qu’il a une musique inédite et très subtilement subversive », je suis entièrement d’accord !

Un grand merci à Delphine (Dialogues) pour ce conseil de lecture !

jeudi 10 décembre 2015

Didier Blonde - Leïlah Mahi 1932

Editeur : Gallimard - Date de parution : 2015 - 122 pages qui laissent un sillon derrière elles...

En se promenant au cimetière du Père-Lachaise, Didier Blonde remarque la  photo d’une femme au columbarium où sont gravés Leïlah Mahi 12 aout 1932. Fascinée par son regard et par sa beauté, Didier Blonde cherche à en savoir plus sur elle. Il découvre qu’il n’est pas le seul à avoir remarqué sa photo et qu’elle compte de nombreux admirateurs sur le Net. Il se lance dans une quête entrecoupée de pauses pour trouver qui est Leïlah Mahi. Des archives aux mairies en passant par les bouquinistes, il s’interroge :« Etais-je condamné à refaire toujours le même livre ? A fouiller à nouveau dans des archives, des bibliothèques, à hanter des cimetières, collectionner des adresses, tracer des itinéraires dans des rues de Paris sur la piste de tous ces disparus, ces acteurs et actrices de cinéma oubliés depuis si longtemps, auxquels j'avais consacré déjà plusieurs ouvrages et, dernièrement encore, à cette "Inconnue de la Seine". »

Leïlah Mahi convoque l’imaginaire à lui inventer une vie d’autant plus que les recherches entreprises restent vaines. « Elle a découragé toute recherche. Les archives sont fermées, cadenassées à double tour. Les services de la conservation restent silencieux. Et la concession sans héritage. Une vie muette. Hors d’atteinte. » L’auteur nous confie ses doutes comme celui d’avoir le sentiment d’être quelqu’un qui entre par effraction dans une vie ou d ‘être face à une impasse. Alors qu’il ne s’y attendait plus, une information administrative va ouvrir une porte sur Leïlah Mahi et révéler qui elle était.
En lisant ce livre, on est aux côtés de Didier Blonde. Comme lui, on est hypnotisé par cette photo. Un livre nimbé d’un voile à l'ambiance ni gaie, ni triste qui laisse un sillon derrière lui.  On ressent tout le respect de l’auteur comme s’il avançait sans vouloir déranger Leïlah Mahi.

Et si j’ai été touchée par cette enquête, c’est que je me suis reconnue en partie à travers Didier Blonde à la recherche de vies derrière des photos surannées ou juste un nom. A chercher, à interroger, à recouper des éléments du passé, à visiter des lieux habités autrefois, à connaître des déceptions ou des avancées.

Les billets de Jérôme, Galéa, EvaLaure

Laure Murat - Relire

Editeur : Flammarion - Date de parution : Septembre 2015 - 304 pages ultra passionnantes ! 

Pourquoi relit-on ? A quoi s’apparente la relecture : « répétition, reprise, réinterprétation, redécouverte, refuge » ? Aiguise-t-elle le sens critique, y a t’il du re-plaisir ? Est-ce pour retrouver la personne que l’on était à la première lecture ? La relecture peut être « une opportunité unique pour prendre la mesure de l’écoulement du temps, de la vivacité et de l’obsolescence du souvenir » ou « relire, c’est élire, se créer son propre univers. On relit comme on se construit une personnalité, à l’aide d’identifications répétées, raison pour laquelle, entre autres, l’enfant pratique la relecture avec tant de passion ». Relire est-ce picorer dans un livre déjà lu ou alors le lire encore de la première à la dernière page ? Pour son enquête sur la relecture, Laure Murat a adressé un questionnaire à deux cent personnes qui baignent qui baignent dans le milieu : des auteurs, des traducteurs, des éditeurs, des comédiens, des universitaires, .... .
Dans un premier temps et à partir des réponses, Laure Murat nous livre sa synthèse. Entre autres, on apprend que Proust (à qui une question du questionnaire est consacrée) figure en haut du palmarès de l’auteur le plus relu suivi de Flaubert. Montaigne, Nietzsche et Wool se partagent la troisième position. Mais Laure Murat ne nous fournit pas que des noms, des chiffres et des proportions. Car elle donne les réponses complètes de son questionnaire de quelques uns des interviewés: Annie Ernaux, Céline Minard, Jean Echenoz, Agnès Desarthe et d’autres.
On entre dans l’intimité du rapport à la lecture et c’est un pur régal !

De l’enfance et des livres qui y sont associés, du parcours aux habitudes de lecteur, les interviewés ont souvent apporté des anecdotes et se sont prêtés au jeu des réponses avec franchise. Sans oublier de l’humour avec Philippe Forest ou Eric Chevillard qui à la question se relire répond : « Faire l’archéologie de soi-même ? ». Et une mention spéciale au traducteur Bernard Hoepffner qui m’a décomplexée car comme lui je n’ai jamais lu (et donc relu ) Proust.

Cet essai est ultra passionnant et enrichissant car relire englobe plusieurs facettes (et on peut se retrouver par « fragments » dans certaines des réponses).
Un essai à lire par tous ceux pour qui « La littérature, c’est vivre intensément » (que l’on soit relecteur ou non) !

Les billets de Cuné, Dominique, Keisha

mardi 8 décembre 2015

Je reviens

Après une (énième) grande pause, cet espace est à nouveau actif. Durant ces derniers mois, j'ai pris du temps pour moi car j'en avais besoin ( et j'ai amélioré mes ciseaux en brasse coulée).

Mais j'ai aussi écouté ce que m’ont dit certaines personnes (et je les en remercie). J'ai reçu des mails de lecteurs et tous regrettaient le support du blog. Je ne sais pas ce que c'est un bon blog, je n'ai pas la prétention d'en donner une définition. Chacun gère cet espace comme il le veut.

Comme tout à chacun, j'ai des contraintes et des priorités, une vie (et aussi la natation). Alors je vais tenter de concilier tous ces paramètres à un rythme différent de ce qu'il était. Je suis toujours incapable de savoir ce que je vais lire d'un jour à l'autre, de planifier des chroniques à l'avance, de répondre rapidement aux commentaires, de passer des heures derrière mon ordi ( je fais partie des personnes qui peuvent se passer d'internet quelques jours) mais par contre je sais que je donne toujours mes ressentis avec sincérité. Et je crois que c'est ce qui importe le plus.

Javier Cercas - L'imposteur

Editeur : Actes Sud - Traduit de l'espagnol par : Aleksandar Crujicic et Elisabeth Beyer - Date de parution : Septembre 2015 - 416 pages passionnantes !

Construire une vie entière sur une multiplicité de mensonges, c’est ce qu'a fait Enric Marco jusqu’à ce que la vérité éclate telle une bombe en 2005. Car Enric Marco n’était pas une personne quelconque. Ce vieil homme espagnol s’est forgé un passé glorieux : syndicaliste, fervent opposant au régime franquiste, ancien déporté au camp de Mauthausen en Allemagne (et donc victime) durant la Seconde Guerre mondiale. Il devient même le président de l’Amicale de Mauthausen et consacre tout son temps à témoigner de ce qu’il a vécu et vu à Mauthausen. Sachant manier le verbe et tenir son public dans la main, il est une figure publique de la mémoire. Comment cet homme a-t-il pu embobiner tout le monde ?
Javier Cercas dans ce livre cherche à comprendre, à analyser quelles ont été ses motivations et ses raisons. Il s’est entretenu longuement avec Enric Marco pour rétablir la vérité et faire la lumière sur le passé débarrassé de ce tissu de mensonges.

Ce livre dérange, trouble profondément. L’auteure nous plonge dans le passé sombre du franquisme, met en garde de confondre Histoire et mémoire. Et quand Enric Marco Narcissique, roublard (terme qui revient très souvent) dit que son mensonge a réveillé les Espagnols et notamment la jeunesse pour leur faire prendre conscience de l’horreur du nazisme, ça choque et ça interpelle. Est-ce encore un énième mensonge ? Javier Cercas a su prendre la distance nécessaire pour rétablir les faits. Et il approfondit, va au bout de sa quête. L’Histoire de l’Espagne est toujours présente en toile de fond. Et là où certains se sont tus, ont voulu oublier, Enric Marco dans ses affabulations était un héros. Mais Javier Cercas mène également une réflexion très juste sur la littérature. L’imposteur et le romancier  construisent de la fiction  (il compare Enric Marco à Don Quichotte).

Un livre qu’on ne lâche pas malgré quelques petits défauts dans sa construction : de nombreuses redites qui à la fin deviennent agaçantes et quelques petites longueurs. Mais ces bémols n’enlèvent rien au fait que L’imposteur est une lecture qui marque !

Tout grand mensonge se fabrique avec des petites vérités, en est pétri.

Et si Marco est un romancier, quel genre de romancier est-il ? Il s'avère impossible de donner des réponses à ces questions sans répondre préalablement à une autre question double : Un roman est-il un mensonge ? Une fiction est-elle un mensonge ? 

Ce qui définit Don Quichotte, tout comme ce qui définit Marco ce n'est pas la confusion de la réalité avec les rêves, de la fiction avec la réalité ou du mensonge avec la vérité, mais c'est la volonté de transformer ses rêves en réalité, de convertir le mensonge en vérité et la fiction en réalité.

Les billets de Delphine, Papillon

Lu de cet auteur : A la vitesse de la lumière

jeudi 17 septembre 2015

Transitoire ou définitif ?

Même si  mon blog est en jachère depuis presque deux mois, vous pouvez toujours me suivre et retrouver tous mes anciens billets ainsi que les récents  :
 - sur le site de la librairie Dialogues (avec le profil Clara) par contre, la mise à jour n'est pas quotidienne. C'est ici : https://www.librairiedialogues.fr/profils/4753/conseils-de-lecture/
-  sur Libfly où vous pouvez lire  toutes mes chroniques par date de dernière parution : http://www.libfly.com/clarac-bibliotheque-49890-4-9.html
- et sur Babelio ( avec cette fois-ci claraetlesmots)

Ce mode de partages de mes lectures me convient et j'y trouve plus de liberté. L'avenir nous dira si c'est transitoire ou définitif.

mercredi 29 juillet 2015

Jon Atli Jonasson - Les enfants de Dimmuvik

Éditeur : Les Éditions Noir sur Blanc - Traduit de l'islandais par Catherine Eyjolfsson - Date de parution : Avril 2015 - 90 pages qui se lisent en apnée avec une boule dans la gorge.

Alors qu'elle assiste à l'enterrement de son frère, une femme pense à leur enfance. Elle avait douze ans en 1930,  sa famille vivait près de la crique de Dimmuvik en Islande. Un paysage où la nature semble hostile et où les terres sont balayées par le vent rude.
En tant qu'aînée, elle est responsable de son frère et de sa sœur. Depuis que l'enfant que portait leur mère est mort, cette dernière s'est réfugiée dans un silence et s'est coupée d'eux. Elle passe ses journées les yeux tournés vers un mur. Leur père croyant s'en remet à Dieu alors que la faim leur tenaille le ventre. Isolés du reste du hameau, elle ou son frère ont la charge d'aller acheter le litre de lait à la ferme la plus proche. C'est ce qui leur permet de tout juste survivre.

Toutes les questions sont liées à Jésus sur la croix, dans la grande pièce. Il répond à toutes. A en juger par mon père. Notre situation ne le fait pas broncher. C'est un mélange inquiétant d'audace et de folie. Mais je n'ai que douze ans et je ne sais pas mettre des mots sur mes raisons. C'est un sentiment. Une crainte. Quelque chose d'animal en moi. C'est l'instinct vital qui parle. Qui crie silencieusement à la fenêtre quand le chien boiteux regarde dans ma direction avant que papa ne l'entraîne dans la bergerie déserte. Il y a parfois simplement trop de bouches à nourrir.

Dans cet extrait, tout est criant de cette vérité qui fait mal et de ce que la fillette a compris. Et le reste du récit est pareil. Pas de fioriture, entre l'âpreté des mots se dessine la misère et ces vies.
Et c'est d'autant plus poignant. 

Les billets de Jérôme, Marie-Claude

lundi 27 juillet 2015

Natacha Appanah - En attendant demain

Éditeur : Éditions Gallimard - Date de parution : Février 2015 - 191 belles pages mais un bémol pour la fin

Quatre ans, cinq mois et treize jours. Une mesure de temps qui a basculé à jamais l'histoire d'Adam et d'Anita et de leur fille Laure. Adam est en prison et Laure handicapée.

Adam et Anita se sont rencontrés à vingt ans étudiants à Paris et avec tous  les deux ce même sentiment de ne pas être à leur place. Elle originaire de l'île Maurice et lui le provincial. Ils s'aiment et des années plus tard, ils s'installent dans les Landes. Ils rêvaient de mener une vie singulière, unique autour de leurs passions respectives la peinture pour Adam, l'écriture pour Anita. Si Adam est architecte, Anita peine à trouver un emploi dans le journalisme. Leurs rêves et leurs aspirations se sont désagrégés petit à petit par le quotidien et par d'innombrables frontières. Et Anita commence à sombrer doucement, Adam reste impuissant s'enfermant dans son atelier où il peint.
En rencontrant Adèle une Mauricienne sans papiers, leur vie prend un nouveau tournant. Anita retrouve sa joie de vivre et du temps car Adèle s'est s'installée chez eux et s'occupe de Laure. Mais ce qui aurait pu consolider ce couple va tourner au drame et atteindre la folie.

L'écriture de Natacha Appanah est toujours un délice, fluide et précise. Elle analyse avec subtilité ses personnages, met à jour les failles et les faux-semblants, l'image qu'on donne, les amertumes qui s'installent dans le couple. L'auteure nous parle également des conventions sociales et de leur carcan. Et puis, il y a ces passages si justes où les regards de la population locale trahissent l'étonnement à la vision de la peau cuivrée d'Anita.
Mais hélas j'ai trouvé que la fin versait trop dans le mélodramatique et j'ai eu du mal à y croire. Ce sera mon bémol. 

Adam est devenu l'architecte des piscines, de centres de conférences, des gymnases et de la bourgeoisie locale. A quel moment a-t-il renoncé à ses rêves de concevoir une église, un musée, un mémorial? S'il ne peignait pas dans le secret de l'atelier, s'il ne pensait plus aux couleurs, aux textures, aux formes, s'il avait consacré son énergie et son ambition à son seul métier, serait-il devenu un autre homme, un autre architecte? 

Les billets de Charlotte, Kathel, Laure, Mimi et merci à Cuné!

Lu de cette auteure : La noce d'Anna - Le dernier frère

vendredi 24 juillet 2015

Sylvie Le Bihan - L'Autre

Éditeur : Points - Date de parution : Avril 2015 - 181 pages déstabilisantes et percutantes.  

11 septembre 2011. Emma fait partie des invités d’honneur de la Maison Blanche pour les commémorations des attentats. La jeune femme s'attend à tout moment à être arrêtée, démasquée. A côté des familles des autres victimes, elle se sent une usurpatrice. Pourquoi?

Le roman alterne entre des allers-retours entre présent ( la journée du 11 septembre 2011) et le passé d'Emma. Etudiante en médecine, Emma croquait les hommes et affichait des aventures sans lendemain. Conquérante, libre jamais dominée. Puis, lors d'une année d'études à Londres, elle a rencontré l'Autre. Homme raffiné et avocat d’affaires à la City, il la séduit. Elle tombe dans ses filets et petit à petit, il commence son travail de dévalorisation par des petites remarques. Emma doute d'elle, elle vit sans s'en rendre compte avec un pervers narcissique qui prend plaisir à la rabaisser, à l'humilier mais toujours en privé (puis se confond en excuses et en cadeaux). Elle est sa chose, anéantie sur le plan moral et psychologique.
L'Autre se trouvera au mauvais moment et au mauvais endroit en 2001. Tout comme le mari de Maria invitée elle aussi invitée aux commémorations. Elle se trouve à côté d'Emma et sans le savoir, elles partagent ce sentiment de délivrance. L'histoire de Maria est tout aussi sordide : femme battue par un mari alcoolique. Toutes les deux ont subi une violence différente mais aussi dévastatrice. Et toutes deux portent le poids de la culpabilité d'être en ce jour présentes alors que dix ans plus tôt, elles ont enfin pu respirer car libérées.

Dans ce premier roman, Sylvie Le Bihan dissèque les mécanismes de la maltraitance physique et morale : ses rouages, l'isolement progressif d'Emma et de Maria, la peur et la violence.
Une lecture déstabilisante sur plus d'un point où la pression progresse page après page. Sylvie le Bihan décrit parfaitement avec une écriture qui bouscule et un choix de narration audacieux, l'enfer que certaines femmes vivent. Un premier roman réussi !

Privilégiant l'apparence, il demeurait quelqu'un de parfait aux yeux de votre entourage, mais c'est son discours dans la l'intimité qui changea :  des taquineries sur tes ex., tes amis, ton travail, tex vêtements,  des allusions, des non-dits et des sous-entendus, puis des remarques plus cinglantes, des regards plus durs, du mépris parfois, une distance froide et ce sentiment qu'il te reprochait quelque chose, mais tu ne savais pas quoi.

Le billet de Séverine

jeudi 23 juillet 2015

Flemming Jensen - Imaqa

Éditeur : Éditions Actes Sud - Traduit du danois par Inès Jorgensen - Date de parution : 2012 - 442 pages à ne pas bouder ! 

Nous sommes dans les années 1970. Martin presque quarantenaire enseignant danois demande sa mutation pour le Groenland. Il cherche l'aventure et son choix se pose sur un petit hameau (appelé un comptoir) du nom de Nunaqarfik. Interdiction formelle de parler la langue locale, utilisation obligatoire de manuels scolaires : les exigences du Ministère sont fermes. Arrivé sur place, il découvre l'immensité du paysage polaire et une communauté soudée, chaleureuse. Même si ses débuts sont un peu difficiles, sa gentillesse lui ouvre bien des portes. Les habitant vivent simplement mais sont heureux, les traditions ancestrales persistent et tout est souvent prétexte a faire la fête. Il se sent bien, il est en phase avec les habitants, la nature et c'est le hic. Car sa mission est d'implanter la langue danoise mais aussi une certaine modernité.

Le dépaysement est garanti car on est immergé dans cette communauté du Groenland et ses coutumes. Entre situations cocasses ou burlesques et des événements dramatiques, Flemming Jensen nous confronte à la vision d'un peuple qui s'étiole et qui risque de perdre son âme, ses racines car gangrené par un mode de vie inadéquat.
Des personnages attachants,  de nombreux rebondissements, de l'humour mais aussi des pincements au cœur et surtout un réel humanisme : ce livre fait du bien. Mais il dénonce également les nombreux impacts de colonisation Groenland par le Danemark et soulève de nombreuses questions importantes.
Une lecture à ne pas bouder ! 

Seulement ce sont souvent les gens qui se trouvent dans une situation dont on ne peut pas se vanter qui justement se vantent. Se vanter n'appartient pas non plus aux valeurs culturelles les plus prisées d'une société de chasseurs. 
Aussi lorsque ces hommes qui, selon les normes anciennes, ont connu une brutale déchéance sociale, reviennent dans leur petite communauté et déclarent gagner dix fois plus qu'un grand chasseur, la société est perturbée. Tout est sens dessus dessous et on ne peut plus faire la différence entre bien et mal. 

Le billet d'Hélène

mercredi 22 juillet 2015

Marie-Hélène Lafon - Traversée

Éditeur : Guérin - Date de parution : mars 2015 (date de première parution : 2013) - 48 pages qui m'ont touchée-coulée

Publié à l'initiative de la Fondation Facim à l'occasion des 13e rencontres en pays de Savoie dont Marie-Hélène Lafon était l'invitée d'honneur, ce court texte est un bijou. L'auteure y parle de la géographie de son pays si intimement lié à ceux qui le travaillent "comme une borne en terre le paysan est fiché dans le paysage et chevillé au pays, l'un l'autre se travaillent mutuellement au corps, entre tension et passion, vocation et résignation, patience et vaillance"."Le travail est un rapport au corps du pays et ses gestes habitent le paysage, l'animent de façon nécessaire parce qu'utile, ou inversement."
Fille de paysans d'une région où coule la rivière La Santoire, ses origines l'ont nourrie. Certains les bâillonnent, tentent de les oublier, chez Marie-Hélène Lafon elles sont présentes tout comme son pays dans chacun de ses livres : "L'immuable géographie de mes livres dessine un pays archaïque, un pays haut, pelu, bourru, violemment doux, ardemment rogue, perdu et retrouvé toujours, quitté et lancinant. Des hommes et des femmes, et quelques enfants, y vivent, y travaillent, ils habitent dans des maisons qui font corps autour d'eux, les bêtes sont nombreuses et vivaces, les apprivoisées et les autres."
Elle connaît la rivière, la vallée, chaque pré tout comme le travail de ses parents "Les enfants, dont je suis, participent à ces travaux, portent les outils, les piquets, le rouleau de fil et voit comment donner à la clôture la bonne tension. Aujourd'hui encore, cette métaphore du fil tendu et du piquet me vient naturellement quand il s'agit de dire le travail de la phrase, et le juste équilibre à trouver entre majuscule initiale et point final".
Son pays est incrusté sous sa peau, il coule dans ses veines et dans ses mots " Je sais seulement que la regardeuse d'enfance est devenue une travailleuse du verbe, assise à l'établi pour tout donner en noir et blanc sur les pages des livres". Son pays et Marie-Hélène Lafon sont indissociables.

L'humilité qui s'en dégage, la puissance et cette  simplicité si belle de ce qu'elle nous transmet avec amour et sincérité m'ont prises à la gorge.  Un texte qui m'a touchée-coulée.

Si j’osais, si j’osais vraiment, si j’avais moins de peur et davantage de force, on ne passerait pas par les histoires, le roman la nouvelle, on n’aurait pas besoin de ces détours et méandres charnus, on ne raconterait rien et le blanc monterait sur la page jusqu’à la noyer de silence. On ferait ça, on serait à l'os de l'étymologie, dans le poème des choses nues et réveillées, le vent, les arbres, le ciel, les nuages, la rivière, les odeurs, le feu, la nuit, les saisons. Il s’agirait de restituer un monde, de le donner à voir, mais aussi à entendre, écouter, deviner, humer, flairer, sentir, goûter, toucher, embrasser, à pleins bras, de toute sa peau, page à page pas à pas, comme on marche, et ma place serait là, enfoncée dans les pays et dans la rumination lente du verbe.

Le billet de Sabine  ( la tentatrice)
Lu de cette auteure : Joseph - L'annonce - Les pays

lundi 20 juillet 2015

Fiona Kidman - Le livre des secrets

Éditeur : Points - Traduit de l'anglais (Nouvelle-Zélande) par Dominique Goy-Blanquet - Date de parution : Juin 2015 - 466 pages appréciées

1953, Waipu en Nouvelle-Zélande. Sorcière est le nom par lequel les gens la désignent. Parce que elle a osé vivre une histoire d'amour avec un cantonnier contre l'avis de sa mère, Maria devenue âgée vit recluse depuis cinquante ans. Bannie par sa communauté, elle ne sort jamais de chez elle qui n'est autre que l'ancienne maison de sa grand-mère. Elle y découvre le journal de sa grand-mère Isabella qui selon sa mère Annie était une diablesse. Ce journal va lui permettre de dérouler l'histoire familiale liée à celle d'un homme.

1871, Ecosse.  Norman McLeod appelé "L'Homme" a de nombreux adeptes. Ce prédicateur  non officiel aux idées très strictes convainc de nombreuses familles et personnes de le suivre pour rejoindre la terre promise en Amérique du Nord. Isabella fait partie du voyage. La communauté lui obéit car il s'est proclamé maître dans tous des domaines. Il juge tout et son avis vaut décision sans recours. Mais la terre promise n'est pas le jardin d'Eden que tous attendait. Et le périple continue en Australie puis jusqu'à la Nouvelle-Zélande. Isabella devenue veuve, mère d'un garçon s'est remariée à un disciple fidèle du maître. De cette union naît Annie qui très jeune se montre une véritable bigote. Dans cette communauté où les femmes n'ont pas leur mot à dire, Isabella a commencé à montrer sa détermination personnelle en n'assistant plus aux offices. Contrairement aux autres membres, elle n'a pas peur de L'homme, de ses colères et de ses directives. Annie grandit, se marie et donne naissance à Maria. Cette dernière élevée selon les principes de la communauté rêve d'indépendance. Et en osant aimer un homme d'une autre confession, elle se construira sa propre prison sans barreaux.

Il s'agit d'un  bel hommages à ces femmes privées de droit, de liberté mais également à ces colons en quête d'une vie meilleure dont les sacrifices furent nombreux.
Une lecture que j'ai apprécié pour ses qualités : l'histoire en elle-même comme la construction qui mêle récit, extraits de journal, lettres et pensées mais j'en attendais plus sur le plan émotionnel.

L'un des procédés favoris du maître pour humilier les femmes de la paroisse consistait à les haranguer le dimanche depuis sa tribune en leur reprochant leur vêture inconvenantes, et tout particulièrement leurs bonnets. Pas une plume, même cueillie par elles sur une haie, pas le moindre petit ruban au bout de dentelle n'était toléré dans leur coiffure. Sinon il les tournait cruellement en ridicule. Ils s'en prenait même à sa femme, une pauvre et tendre créature qui lui avait donné dix enfants en même pas autant d'années et passa le plus clair de ses jours l'esprit apparemment égaré. Cette apparence faiblesse d'esprit et de corps l'avait tenue plus souvent éloignée de l'église que dedans. Mais au point la dispensait-elle de ses diatribes, au point que je me suis demandée si elle n'était pas fort rusée en dépit de ce qui se racontait.

vendredi 17 juillet 2015

Marie Neuser - Prendre Lily

Éditeur : Fleuve noir - Date de parution : Mai 2015 - 524 pages qui m'ont happée !

12 novembre 2002. Dans un quartier paisible d'une petite ville anglaise B., deux fillettes découvrent en rentrant de l'école leur mère sauvagement assassinée gisant dans la baignoire. La femme a été mutilée ( je passe les détails) et son meurtrier a placé deux mèches de cheveux de couleurs différentes entre ses doigts.

Ce livre s'ouvre directement sur la scène où l'équipe de police dont fait partie Gordon McLiam débarque au domicile de Lily Hewitt. Un voisin Damiano Solivo ayant entendu hurler les deux filles les a appelés. Gordon McLiam ne peut chasser de son esprit ce qu'il a vu et pourtant ce n'est pas un débutant. Lily Hewitt la quarantaine bien passée, divorcée et couturière n'avait rien qui puisse lui attirer des ennuis. Gordon  prend cette enquête à cœur, très ou trop à cœur. Hanté par Lily et par sa mort, il se promet de mettre l'assassin sous les verrous. Les soupçons se portent rapidement sur Damiano Solivo mais les preuves sont inexistantes ou inexploitables. A chaque interrogatoire, comme une couleuvre  il glisse entre les mains des policiers. D'origine italienne et parlant très mal l'anglais, il a quand même réponse à tout et surtout il a un alibi. Mais Gordon a cette intime conviction que c'est bien lui tout comme ses collègues. Les mois passent et Gordon ne veut pas laisser tomber. Ce serait comme abandonner Lily et sa promesse.

L'histoire est racontée par Gordon et c'est comme si on était à sa place. Les mois deviennent des années, l'enquête semble avancer et à plusieurs reprises on se dit que cette fois c'est bon,  Solivo va être arrêté. Mais les impasses et les déceptions surgissent et ce sont autant de frustrations comme si on était face à un meurtre parfait. Un des intérêts de ce livre est qu'il nous plonge dans les ressentis de Gordon sur dix ans tout comme il nous immerge dans l'enquête. Car oui, il faudra presque dix longues années pour coincer Solivo. Ca colle à une réalité, à un travail acharné où quelquefois le découragement surgit et est si grand que Gordon est prêt à bafouer l'éthique.

J'étais loin de m'imaginer que j'allais devenir accro. Et c'est un livre que j'ai eu du mal à lâcher tant j'ai été happée ! C'est précis mais jamais ennuyeux, on a l'impression que Solivo joue avec nos nerfs et c'est parfaitement réussi.
Un thriller totalement et hautement addictif où les émotions sont semblables à des montagnes russes. 

Le début : 
Voilà. Ça devait bien arriver un jour. Il fallait que ça arrive, on a beau repousser de toutes ses forces, pendant quinze ans, l'idée que ça nous tomberait forcément dessus au milieu de la torpeur bonhomme d'un petit commissariat de petite ville tranquille, on sait que ça plane, qu'on y aura droit, qu'on échappera pas à l'enfer. On fait ce métier en se disant qu'on finira bien par être rattrapé par l'enfer. 
On sait qu'un jour, on se retrouvera entrain de vomir sur une scène de crime, et qu'en contemplant dans l'herbe ce souvenir de breakfast on comprendra que c'est là le point de bascule. 
J'ai basculé un 12 novembre. 
Ce sont des voisins qui nous ont appelés. Quand ils ont trouvé les deux petites en train de courir dans la rue en hurlant : « Maman a été coupée en morceaux. » Ils ont réceptionné les deux gosses et nous ont immédiatement téléphoné. Ils ne sont pas allés voir par eux-mêmes. Normal. Ils nous ont refilé l'enfer comme on refile un bébé. 
Même devant l'habitation quelque chose glaçait le sang : c'était le calme et la coquetterie de cette petite maison avec jardinet et géraniums, rideaux froncés aux fenêtres, une atmosphère humble mais impeccable. Pas un endroit pour l'horreur.

mercredi 15 juillet 2015

Wendy Holden - Naître et survivre

Éditeur : Presses de la Cité - Traduit de l'anglais ( Grande-Bretagne) par Karine Reignier-Guerre et Agathe Peltereau-Villeneuve Date de parution : Mai 2015 - 442 pages saisissantes. 

Priska, Rachel et Anka trois ont été déportées en 1944 à Auschiwtz. Ces jeunes femmes ne se connaissaient pas et chacune avait une vie, une famille en Tchéquie, en Pologne et en Slovaquie. Leur dénominateur commun est celui d'être enceinte quand elle arrivent à Auschiwtz pratiquement en même temps. Un camp de concentration où le docteur Joseph Mengele traquait les plus faibles mais aussi celles qui étaient enceintes à qui il réservait la mort. Mais les trois femmes sont passées à travers les mailles du filet et il faut se les imaginer (comme c'est décrit dans le livre) debout et devant répondre à la question posée en allemand "Etes-vous enceinte?"  avec sur elles les yeux inquisiteurs de Mengele (qui n'hésitait à pincer les tétons de certaines femmes pour déceler une grossesse). Elles ont su répondre non pour protéger la vie qu'elles portaient sans que le doute ne puisse s'installer. On pourrait croire qu'elles sont sauvées à cet instant mais Auschiwtz n'est qu'une étape de ce qu'elles vont endurer. Elles seront transférées à  l'usine d'armement de Freiberg où elles travaillent de douze à quatorze heures par jour. Réduites à être des esclaves et sous-alimentées.
La défaite pour les Allemands approche et  elles voyagent dans des wagons à bestiaux non couverts dans des conditions inimaginables durant seize jours pour arriver à Mauthausen. Priska et Rachel ont déjà accouché et Anka donnera la vie à Mauthausen. C'est la mort qui les attendait mais le destin a tourné  :  la chambre à gaz ne fonctionne plus. Le suicide d'Hitler sonne la débâcle et les soldats désertent Mauthausen où quelques jours plus tard la Croix-Rouge arrive puis enfin un escadron d'Américains.

Si certaines pages sont vraiment très dures jamais ce livre ne verse dans le pathos ou dans la surenchère de l'horreur. Extrêmement bien documenté dans les faits historiques, ce récit s'attache et demeure au plus près de ces femmes. Et après la libération, on ne les quitte pas. On découvre l'appréhension du retour qui fut loin d'être facile. Les trois enfants ont survécu et grandi, aimés par ces mères bien plus que courageuses.
Ce récit (enrichi de photos) fait mal, vraiment mal (l'humiliation, la souffrance, l'indifférence de certains civils) et puis il y a l'humanité de certaines personnes, incroyable et généreuse, qui fait également pleurer. Saisissant et très poignant.

Il n'y a pas de mots pour décrire ce dont nous étions témoins et la façon dont nous vivions (...). Parfois je me dis : " Comment as-tu pu t'en sortir?"

Les billets de Cuné (que je remercie), Sandrine

lundi 13 juillet 2015

Zadie Smith - De la beauté

Éditeur : Folio - Traduit de l'anglais par Philippe Aronson - Date de parution : 2009 - 608  pages foisonnantes, mordantes mais justes!

Près de Boston, Howard Belsey est professeur à l'université de Wellington  et est spécialiste de Rembrandt même si depuis plusieurs années sa carrière stagne. Avec son épouse Afro-Américaine Kiki et leurs trois enfants, la famille mènent une vie confortable en apparence. Depuis qu'ils sont en âge d'aller à l'université, Jerome, Zora et Levi se cherchent en prenant ou non en modèle leurs parents, en refusant ou en profitant de leur statut social.  Kiki cherche au mieux à les aider tandis qu'Howard est toujours convaincu d'avoir raison. Jerome l'aîné effectue un stage en Angleterre et est hébergé par les Kipps. Monty Kipps est l'ennemi d'Howard car il est également universitaire dans le même domaine et sa renommée n'est plus à faire.  Mais surtout leurs visions sont opposées  sur l'art, sur l'enseignement, sur la famille et sur la société. L'un est libéral, l'autre est conservateur et croyant. Et quand Monty Kipps est invité à enseigner par l'université de Wellington et débarque en Amérique avec femme et enfants, Howard voit rouge.

Avec une ironie mordante, Zadie Smith explore les thèmes du métissage, de l'ethnie, de la position sociale, de l'héritage culturel. Elle confronte les idées, les pensées de ses  personnages qui vont de l'adolescent au quinquagénaire. De leurs aspirations à leurs failles, des motivations aux désillusions de deux générations, elle dresse des portraits sans complaisance. Si elle analyse la gamme des rapports affectifs, la beauté n'est pas en reste. Car si elle peut diviser, elle rassemble également ou modifie les caractères et/ou les ambitions.

Ca fuse, c'est foisonnant, c'est terriblement vivant avec  des personnages humains creusés et c'est sans temps mort ! Zadie Smith est un parfait caméléon qui fait s'exprimer aussi bien un jeune rappeur qu'un doyen d'université. J'ai beaucoup apprécié le personnage de Kiki femme au grand cœur et admirable dans bien des sens du terme.

Le grand talent de Claire en tant qu'enseignante consistait à trouver des qualités dans chacune de ces tentatives et de parler aux auteurs comme si leurs noms étaient déjà connus dans chaque foyer américain féru de poésie.(...) Claire était un excellent professeur. Elle vous rappelait à quel point il était noble d'écrire de la poésie; à quel point le miracle devait vous habiter pour communiquer le plus intime de vous-même, et de le faire dans cette forme stylisée, grâce à la rime, la métrique, les images et les idées. 

Le billet tentateur de Kathel

Lu de cette auteure : Ceux du Nord-Ouest

Et une lecture qui s'inscrit dans le challenge de Brize (même si depuis plusieurs mois je n'ai participé à aucun challenge).


jeudi 2 juillet 2015

Sylvie Germain - Tobie des marais

Éditeur : Folio - Date Parution : 2000 - 265 pages magnifiques et un livre hérisson !

Tobie est un enfant qui habite dans la région des  Marais du Poitevin. Il n'a que cinq ans quand sa mère trouve la mort accidentellement décapitée alors qu'elle faisait du cheval.   Son père Théodore s'échoue de douleur et devient l'ombre de lui-même  : " quand la réalité elle-même rompt ses digues, qu'elle éclate sans crier gare et laisse fulgurer une vision hallucinante, il est normal qu'alors un homme perde le sens de la réalité et chancelle un moment au bord de la folie. Et c'est Déborah l'arrière-grand-mère qui élève Tobie. Elle qui a connu le deuil très jeune et porte en elle la mémoire de son pays, de ses racines et de ceux partis trop tôt. A croire que sa famille est destinée à connaître des drames. Tobie devenu un jeune homme,  son père lui demande d'aller à Bordeaux  pour régler des affaires. Pour Tobie, c'est quitter son élément naturel. A peine parti, son chemin  croise celui Raphaël. Ensemble, ils rencontreront Sarra  jeune fille  terrée de peur car sept garçons sont morts de l'aimer. Mais Tobie et Sarra vont par leur amour briser le sceau de la malédiction et Raphaël les guidera par ses conseils.

Parabole  à la lisère du conte, histoire où Raphaël est comme un être  immortel doté de cette sagesse qui permet d'ouvrir les yeux clos, de faite taire la violence pour laisser place à  la rédemption et au pardon. La nature est omniprésente et est un personnage à elle-seule. J'aime les livres qui m'envoûtent,  qui tracent un sillon et qui possèdent une notion d'universalité. Je me sens bien dans ce genre de lectures et quand l'écriture est belle et poétique, je ressens un plaisir indéfinissable. Tobie des marais a toutes ces qualités et dès les premières pages, j'ai su que j'avais entre les mains  une lecture qui allait se révéler magnifique.

Ce récit hypnotique empreint de mysticité, de merveilleux est d'une beauté qui donne des frissons L'écriture est un pur enchantement ! Terriblement beau et bouleversant !

Les mots, c'est dans les livres que le fils les a trouvés, les a volés, conquis. Et ce futent bien plus que des mots d'encre  sur des feuilles de papier : des algues ondulant dans l'eau et le feu, des fouets de bronze, des crachats et des glaires irisés comme des cristaux de quartz, des éclats de silex extirpés de la terre, des fragments d'étoiles enfouis dans la glaise bleutée, de la poussière montée d'espaces lointains aux beaux noms  de désert, steppe, pampa  et Voie lactée, et aussi envolée de rues et de cours au fond de faubourg crasseux. Des mots-matière que l'enfant faisait tinter contre son oreille, contre son cœur, puis qu'il jeta du haut des  des arbres pour que le vent les emporte, les fasse tourner ainsi que des éoliennes aux pâles affutées dans le silence assourdissant le séparant des morts, afin de déchirer ce silence.

Un destin d'homme, - rien de plus dérisoire, rien de plus fabuleux.

Lu de cette auteure : Jours de colère - La Pleurante des rues de Prague  - Le monde sans vous - L'inaperçu - Magnus Petites scènes capitales

mardi 30 juin 2015

Philippe Rahmy - Béton armé

Éditeur : Folio - Date de parution : Mai 2015 - 181 pages hors normes et  fascinantes !

Dans la préface, Jean-Claude Rufin écrit ceci : " Peu de textes, en nous transportant aussi loin nous ramènent aussi profondément en nous-mêmes". Car si ce livre est un récit de voyage, il renferme beaucoup plus.
En 2011, Philippe Rahmy est invité en résidence d'écriture à Shanghai. Et c'est la première fois qu'il voyage, lui qui est atteint de la maladie des os de verre. Il nous livre ses impressions, des notes sur ce qu'il voit, la ville et les individus.
Shanghai la sirène lui dévoile ses multiples facettes. Philippe Rahmy se mélange à la foule pour être au plus près de la population et s'immerger dans cette ville. Et ce sont autant de situations, de scènes étonnantes, paradoxales dans différents lieux que son regard nous transmet. Mais ce livre va plus loin que de simples descriptions. De façon complètement naturelle, il revient aussi sur ce qu'il a vécu comme son enfance où sa mère lui faisait la lecture, son rapport à la littérature : "ces textes ne m'ont pas seulement ouvert l'esprit. Ils sont aussi devenus mon corps. Comment la littérature, toutes de nuances et de faux-fuyants qui ne nous aide pas à comprendre la vie, mais à en faire notre demeure, qui nous désoriente avec bonheur, multipliant les chemins des écoliers et les occasions de faire l'école buissonnière sur la ligne droite qui mène du berceau à la tombe, aurait-elle le pouvoir de commander la matière ? Je l'ignore. J'en ai fait l'expérience. Je m'en émerveille chaque jour". 

L'homme au corps fragile décrit sans tabou la ville. La beauté côtoie la fragilité, la modernité d'une ville grouillante presque insaisissable avec ses contradictions, sa violence, sa politique. Avec une écriture singulière, très belle, il met à nu la ville. Il nous transmet le pouls de cette ville, par ses réflexions, ses ressentis mais aussi également son autoportrait sans fard avec  intelligence et sincérité.
Un texte d'une puissance rare, un livre qui interpelle profondément et durablement !

Shanghai est le mensonge produit par la rencontre de deux force égales et opposées. Quand on s'élance au-devant la mégapole chinoise, il ne s'agit pas seulement d'un nouveau obstacles à surmonter, plus grand et plus parfait, comme le serait un Sphynx soudain dressé au bout de la piste d'atterrissage, qu'il suffirait d'amadouer par quelque belle phrase ; il s'agit d'abord d'un plaisir qui s'abat sur soi avec brutalité, (...) comme peut-être en éprouver le chasseur quand une bête sauvage jaillit de l'herbe haute devant lui. 

Jamais je n'ai vu se dessiner, comme ici, l'avenir du monde. Shanghai est le chemin le plus court entre hier et demain. 

Les besoins fondamentaux de l'homme, l'autonomie, la connaissance, le plaisir sont réduits à la consommation et au travail. 

Pour comprendre les vieux pays, il faut lire les textes. La Chine est un fossile sans mémoire. Tous les textes écrits avant la dynastie Qin (221–206 av. J.-C.) ont été brûlés. 

La littérature nous accorde un sursis. Ce qu’on écrit dépasse ce qu’on est. 

  
Shanghai et moi nous partageons bien un ancêtre commun. Je ne l'ai pas croisé dans les rues. Tout se passe comme si mon écriture l'avait traqué  jour après jour, triant ce que j'avais sous les yeux. Je comprends pourquoi il m'a été impossible de faire le récit objectif de ce séjour. Ce que je cherchais se trouve pour part dans cette ville et pour part à l'intérieur de moi.

Merci Arnaud pour ce conseil de lecture.

vendredi 26 juin 2015

Rosa Montero - La Folle du logis

Éditeur : Métailié - Traduit de l'espagnol par Bertille Hausberg - Date de parution : 2004 - 200 pages complètement géniales et qui donnent envie de lire encore plus !

Précipitez vous sur le livre si n'est pas encore fait ! Keisha m'en avait parlé à plusieurs reprises et je la remercie d'avoir insisté car cet essai est brillant, bourré de réflexions et passionnant !
L'auteure nous parle d'écriture, d'écrivains, de l'imagination et cite  Rimbaud, Truman Capote, Tolstoï, Stevenson et bien d'autres encore. Et par des exemples, elle nous raconte ce lien qu'ils entretiennent avec l'écriture, la notoriété pour certains et ce qu'il a pu en découler et comment ils travaillent. Au passage, elle remet les pendules à l'heure en éclairant la vie de certaines épouses d'écrivain notamment Mme Tolstoï, se rebiffe contre le fait que les livres n'ont pas le temps de vivre, décrie que le valeur d'un livre se mesure au nombre d'exemplaires vendus, et nous donne son opinion sur les écrivains dites féministes.
Et l'ensemble est fluide, très fluide, avec des exemples ou des contre-exemples car elle parle d'elle d'également.

Ah, malicieuse Rosa Montero qui nous raconte trois fois la même histoire : sa rencontre avec un acteur M. dans les années 70 et  chaque fois, la version diffère. Et la folle du logis c'est-à-dire l'imagination selon Sainte Thérèse d'Avila? Rosa Montero lui rend hommage car elle est la source de l'écriture et elle omniprésente dans nos vies.

J'ai souri, j'ai noté plein de livres cités et j'ai tout aimé ! Passionnant, enrichissant, ce livre devenu hérisson m'a procurée des étincelles de plaisir et de bonheur car cet essai est complètement génial ! 

Parler de littérature, c'est donc parler de la vie; de la nôtre et de celle des autres, de bonheur et de la douleur. Et c'est aussi parler d'amour car car la passion est la plus grande invention de nos vies inventées, l'ombre d'une nombre, le dormeur rêvant qu'il dort. Et, tout au fond, au-delà de nos fantasmagories et de nos délires, momentanément contenue par cette poignée de mots comme la digue de sable d'un enfant barre la route des vagues sur la plage, la Mort, si réelle, montre le bout de ses oreilles jaunes. 

La réalité est toujours ainsi : paradoxale, incomplète, débraillée.

Lire, c'est vivre une autre vie.

Les billets de Cuné, Dominique, Keisha, MiorMiss LéoPhilisine...

Lu de cette auteure : Belle et sombre -Instructions pour sauver le monde L'idée ridicule de ne plus jamais te revoir

mercredi 24 juin 2015

Nancy Huston - Danse noire

Éditeur : Actes Sud - Date de parution : Mai 2015 - 348 pages puissantes et audacieuses  !

D'abord , il y a l'étonnement car ce roman est raconté comme s'il s'agissait d'un scénario destiné à être un film. La caméra qui filme selon différents plans, la musique, les scène qui seront coupées ou élaguées. Milo se meurt du sida sur un lit d'hôpital et son compagnon réalisateur lui raconte ce film. L'histoire de Milo celui qu'il aime. Et pour connaître qui est Milo, ce qui l'a forgé ou ce qui lui a manqué, il faut remonter son ascendance.
Direction l'Irlande où son grand-père Neil Kerrigan, fils d'un juge, rêve de poésie et d'écriture comme son ami James Joyce alors que le pays s'enflamme contre l'occupant britannique. Destiné à être avocat, Neil se rebelle et part au Canada en 1914 changeant son nom au passage. Marié et père d'une fratrie nombreuse, L'Irlande coule toujours dans son sang mais il a abandonné par dépit ses ambitions.
Milo, fils d'une Indienne prostituée Awinata qui l'a abandonné, est placé à l'orphelinat puis dans des familles. Il résiste à la maltraitance en s'abonnant à son imagination. C'est son grand-père Neil qui viendra le récupérer alors qu'il a une dizaine d'années. La  complicité qui s'établie entre eux deux dérange les autres membres de la famille qui aiment rappeler à Milo qu'il est le fils d'une prostituée et d'un bon à rien. Mais Milo se construira malgré tout. Mais même en coupant les ponts, il ne pourra jamais effacer certains souvenirs qui sont ancrés en lui comme ses racines.

Ce roman brasse les langues : le français, l'anglais,  le québecquois ( avec des expressions propres) et la chronologie ce qui demande une exigence mais nous fait tanguer également. Et il y a  un rythme qui s'impose naturellement quand on lit, cadencé au diapason de la musique de la capoeira, une danse du Brésil. Le pays de la mère de Milo.
Les mots claquent, sonnent et résonnent ! Car il y a cette mixité  des origines, des douleurs, de l'écrit et du cinéma. Nancy Huston écrit sans tabou sur  la drogue,  la prostitution, l'exil, la solitude, les guerres petites ou grandes, l'identité sans jamais perdre son lecteur.
Puissant, ambitieux et audacieux, il s'agit d'un roman qui secoue mais qui sait également parler au cœur !

Lu de cette auteure : Prodige
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