mercredi 28 septembre 2016

Bérangère Lepetit - Un séjour en France, chronique d'une immersion

Éditeur : Plein Jour - Date de parution : Septembre 2015 - 155 pages  

Janvier 2015, Bérangère Lepetit a gommé de son CV son emploi de journaliste au journal "Le Parisien". Elle y a ajouté une formation quelconque. Le but ? S‘immerger dans le monde de l’agroalimentaire dans le Centre–Finistère. Elle s’inscrit dans une agence d’intérim et elle commence par deux jours à la chaine chez Monique Ranou à Quimper. Ce qu’elle veut c’est l’usine Doux à Châteaulin. En 2013, elle avait couvert les difficultés de l’industrie agroalimentaire dans cette région et elle veut se rendre compte par elle-même du travail à la chaîne. Pendant 4 semaines elle a travaillé à côté des employés de Doux l'entreprise qui exporte ses poulets à travers le monde.

Elle est affectée à l’atelier de conditionnement et travaille en deux-huit " le matin la semaine 1, de 5h30 à 13h00. L’après-midi la semaine 2, de 13h00 à 20h 40. Puis vice-versa." Elle met en carton des poulets (qui peuvent peser jusqu’à 1,6 kg) avec deux pauses ( le temps de boire un café et de grignoter un peu pour tenir). Un travail répétitif, pénible pour "un salaire de 9,61 euros horaire plus 1,068 de prime d’habillage-déshabillage". Là voilà ouvrière vêtue de sa blouse et sa charlotte bleue comme les autres, à pointer, à devoir toujours suivre la cadence. Un monde à part où les chefs sont repérables à la couleur du casque et dont le bureau est appelé "Guillotine". Le travail, le bruit, le froid, la salle de pause  des collègues qui vous donnent des conseils. Elle raconte cet univers où certaines travaillent là depuis plus de trente et attendent un jour la retraite : leur quotidien, la fatigue, l’impression de vivre enfermé dans ce travail, l’emploi précaire via l’intérim.
La venue d‘Emmanuel Macron à l’usine les fera travailler plus tard pour rattraper le retard engrangé. Pour les ouvriers et les ouvrières, le cortège des politiques signifie invariablement des journées à rallonge. Mais rien de plus sauf qu’il faut que tout soit plus que parfait dans l’usine.

J'ai aimé sa démarche  qui s'intéresse aux personnes  ( car d'habitude "ce n'est pas le travailleur qui intéresse le consommateur") et à cette région où j'ai grandi.
"Quand les médias nationaux parlent de la Bretagne, c'est souvent un teinté de folklore. Les pêcheurs en colère, les paysans en colère, les choux-fleurs sur les routes. Depuis les émeutes de 2005, les journaux se sont concentrés sur les problèmes des banlieues, les jeunes des cités, délaissant un peu les zones rurales ou périurbaines qui ont continué à vivre, à se développer dans une forme d'indifférence. À vieillir aussi."

Un témoignage avec beaucoup d'humanité  et sans condescendance pour ces ouvrières et ces ouvrières. Ce livre lève le voile sur ce monde souvent inconnu alors que "l’industrie agroalimentaire était (et est toujours) le premier secteur industriel national".

Je me suis souvent demandé ce que j'avais retenu de cette expérience. Je n'ai jamais eu beaucoup de certitudes mais j'en ai encore moins, maintenant. Les seules qui résistaient ont été durablement ébranlées. Je sais juste que je porte un regard différent sur les gens qui vont arrêter de voter, subissent leur travail et attendre la retraite avec impatience. Je les comprends. Je mange aussi beaucoup moins de poulet et de  jambon.

mardi 27 septembre 2016

Colm Toibin - Nora Webster

Éditeur : Robert Laffont - Traduit de l'anglais (Irlande) par Anne Gibson - Date de parution : Août 2016 - 411 pages et un beau portrait de femme! 

Autant j'étais passée à travers de  "Brooklyn" sur une jeune femme quittant l’Irlande pour les Etats-Unis (d’ailleurs dans les toutes premières, Eilis est mentionnée dans une conversation car l'action se déroule dans la même petite ville), autant ici je me suis attachée au personnage de Nora Webster.

Fin des Année 60, Irlande. Maurice, le mari de Nora vient de mourir. Ses voisins et sa famille sont très présents mais elle étouffe sous l'apitoiement et la compassion. Mère de quatre enfants, femme au foyer et dans une situation financière tendue, elle doit faire des sacrifices et travailler. Nora vivait à travers Maurice, elle n’avait jamais d’opinion tranchée ou ne prenait jamais part aux conversations liées à la politique. Même si désormais elle doit gérer tout toute seule, Nora ne baisse jamais les bras. Et au fil des mois, elle devient petit à petit une nouvelle femme .

Elle ose s’imposer, prendre des initiatives et assume ses responsabilités. A plus de quarante-cinq ans, Nora prend des cours de chant et se passionne pour la musique classique. Ses enfants ou sa famille ne comprennent pas toujours ses choix mais elle mène à bien ses décisions. Veiller sur ses garçons qui éprouvent des difficultés depuis la mort de leur père tandis que l’une des ainées s’entiche de politique, faire son propre deuil : quelquefois elles se sent bien seule (ce qui est normal) mais elle reprend toujours le dessus. Et surtout, Nora découvre et apprécie la liberté dont elle dispose et tant pis pour les mauvais langues. En fond, il y a les événements politiques de l’époque (les affrontements en Irlande du Nord) et la place des femmes en Irlande à la fin des années 60 et début des années 70.

Un beau portait de femme très juste où Tom Toibin s'attache aux instants du quotidien, aux ressentis profonds de son héroïne (et bonus, il y a des scènes qui m'ont fait rire aux éclats). J’ai beaucoup aimé Nora et je me suis sentie proche d'elle tout au long de ce roman.

Ce fut au bout d'un mois seulement, après quatre ou cinq leçons, qu'elle s'aperçut que la musique l'éloignait de Maurice, l'éloignait de la vie qu'elle avait eue avec lui, et de la vie qu'elle avait avec les enfants. Ce n'était pas seulement le fait que Maurice n'avait pas l'oreille musicale et que la musique était une chose qu'ils n'avaient jamais partagée. C'était l'intensité de ces moments ; elle était seule avec elle-même en un lieu où il ne l'aurait jamais suivi, même dans la mort.

Le billet de Kathel qui l'a lu en VO.

samedi 24 septembre 2016

Eric Vuillard - 14 Juillet

Éditeur : Actes Sud - Date de parution : Août 2016 - 200 pages formidables ! 

Les romans historiques ne sont pas ma tasse de thé aussi  un livre avec pour titre 14 Juillet n’avait rien pour m’attirer. Il y a eu sur Facebook une conversation sur ce livre et cet auteur mais j’étais toujours en résistance. Et Delphine (Dialogues) m’en a parlée mais surtout elle m’a fait lire des passages. Et l’écriture d’Eric Vuillard m’a soufflée.

"Il faut écrire ce qu'on ignore. Au fond, le 14 Juillet on ignore ce qui se produisit. Les récits que nous en avons sont empesés ou  lacunaire. C'est depuis la foule sans nom qu'il faut envisager les choses. Et l‘on doit raconter ce qui n'est pas écrit."
Eric Vuillard n’a pas l’intention de nous raconter le 14 Juillet et ses événements d’un point de vue formaté. Non, lui ce qui l’intéresse c’est le peuple.
Avril 1789, la cour du Roi a beaucoup joué et s'est amusée  de fanfreluches et de caprices. Le peuple meurt de faim et grogne de mécontentement. Réveillon patron d’une manufacture veut baisser les salaires des ouvriers. C’est la goutte d’eau qui fait déborder de vase. Des émeutes suivent, la folie Titon est saccagée et malgré les morts, il n'y a pas de retour au calme.
L’auteur identifie les dix-huit victimes et leur redonne vie.

Et le récit continue, les journées précédant le 14 juillet naissent sous nos yeux avec cette foule: "On dirait que Paris vient d'être frappée par une immense baguette de sourcier ; de toutes parts, ça s'écroule, entre les murs jaunis, à travers les jardins et le long des fosses. Il y a des gens partout. Il faut imaginer ça. Il faut imaginer un instant le gouverneur et les soldats de la citadelle jetant un oeil par-dessus les créneaux. Il faut se figurer une foule qui est une ville, une ville qui est un peuple. "

On se passe le mot, l'embrasement se propage. Les anonymes sont des noms, des personnes et ce sont eux les acteurs. On est immergé dans cette foule. Ca crie, ça revendique, on se bouscule ou on s'aide, de simples curieux à ceux qui ont des convictions ou pas.
"Qu'est-ce que c'est, une foule ? Personne ne veut le dire. Une mauvaise liste, dressée plus tard, permet déjà d'affirmer ceci. Ce jour-là, à la Bastille, il y a Adam né en Côte-d'Or, il y a Aumassip marchand de bestiaux né à Saint-Front-de Périgueux il y a Béchamp, cordonnier (…)... c'est étrange les noms, on dirait qu'on touche quelqu'un. Ainsi, même quand il ne reste rien, seulement un nom, une date, un métier, un simple lieu de naissance, on croit deviner, effleurer. Il semble qu'on puisse entrevoir un visage, une allure, une silhouette. Et, entre les mâchoires du temps, on croit parfois entendre des voix, (..). "

C’est vivant et fiévreux comme l’écriture. Elle nous happe par sa fougue, elle suscite des émotions, une frénésie contagieuse. A certains passages, cette écriture joue aussi délicieusement avec l'insolence.
Changement de ton pour la dernière page magistralement  belle,  Eric Vuillard nous rappelle que l’on peut changer le cours de l’Histoire et "forcer les portes de nos Elysées dérisoires".
Un livre formidable et généreux avec une écriture qui m'a conquise ! 

Versailles est une couronne de lumière, un lustre, une robe, un décor.Mais derrière le décor, et même dedans, incrustée dans la chair du palais, comme l'essence même de ses plaisirs, grouille d'activité interlope, clabaudante, subalternes. Ainsi, on trouve des fripiers partout, car tout se revend à Versailles, tous les cadeaux se remonnayent et tous les restes se remangent. Les nobles bouffent les rotagons de première main. Les domestiques rongent les carcasses. Et puis on jette les écailles d'huîtres, les os par les fenêtres. Les pauvres et les chiens récupèrent les reliefs. On appelle ça la chaîne alimentaire.
 
Les billets de Delphine, KeishaSandrine
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